28/09/2014 09:28 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : matin, cercle

A quoi sert un éditeur?

DESPOT_1.jpgLes Editions Xenia viennent de publier «Interdit de rire» écrit par les avocats de Dieudonné. L’éditeur explique pourquoi.

Lorsqu’un ami français m’a proposé de publier un texte inédit de Jean Cau, le célèbre écrivain et grand reporter de Paris Match alors décédé depuis douze ans, je me suis préparé à découvrir un fond de tiroir insortable. Or «Le candidat» était le récit étincelant et burlesque de sa candidature malheureuse à l’Académie française. Il y avait là un peu de rancœur à l’égard d’une institution surannée, mais surtout beaucoup d’autodérision. Comment toi, franc-tireur et anarchiste, as-tu pu penser une seconde — se tançait Cau — que la Vieille Dame t’agréerait à son thé fade de l’après-midi?

J’ai demandé à cet ami comment un pamphlet aussi savoureux avait pu croupir si longtemps dans les tiroirs des éditeurs parisiens. «Vous comprenez, m’a-t-il glissé, autour de chaque éditeur, il y a un ou deux candidats potentiels…» Or «Le candidat» fut un joli succès, propulsé qu’il fut — ô surprise! — par des membres influents de l’Académie Goncourt, la maison concurrente.

Pour rassurer les libraires au sujet du premier titre des Editions Xenia, «Comment le Djihad est arrivé en Europe», de Jürgen Elsässer, j’ai dû souligner que cette enquête ne traitait nullement de l’islam, mais uniquement des relations ambiguës entre le terrorisme islamique et les services secrets occidentaux. Son préfacier, l’ancien ministre Chevènement, estimait que c’était une contribution à l’apaisement des tensions intercommunautaires en France. L’interaction entre les puissances occidentales et certains mouvements est aujourd’hui de notoriété publique. Notre ouvrage, désormais une référence, fut taxé de conspirationnisme en 2006. Nous sommes également l’éditeur mondial de Theodore J. Kaczynski, dit «Unabomber». Pourquoi? Parce qu’aucun éditeur anglo-saxon n’avait osé, par restriction morale ou sécuritaire, assumer la publication des essais théoriques de ce terroriste américain qui fut aussi un penseur précoce de l’écologie radicale. Sans notre édition, nul ne saurait vraiment ce que ce théoricien emprisonné pour 800 ans aura pensé et écrit. (Tant mieux, diront certains. A qui je réponds: et Sade? Fallait-il enterrer ses écrits à la Bastille?)

N’empêche: j’étais complice! On allait me coffrer sitôt que je mettrais les pieds sur sol états-unien. Il n’en fut rien. A JFK, je fus contrôlé par un officier cultivé, ravi d’accueillir un homme de lettres. Et le «coup» éditorial est tranquillement entré dans les bibliographies universitaires.

De toutes les censures, la plus pernicieuse est l’autocensure. On n’a pas besoin du Grand Inquisiteur lorsqu’on est esclave du qu’en-dira-t-on. Comparez la liberté de ton des polémistes de la IIIe République aux ballets de crevettes de notre époque! A force de restreindre le champ du débat, on restreint le champ de la conscience collective – qui du même coup rejette de plus en plus violemment les idées non agréées. C’est le cercle vicieux de l’obscurantisme. Il est moins dangereux de laisser s’exprimer toutes les opinions que de se risquer à faire le tri. Au nom de quoi triez-vous, censeurs? Et que fera-t-on lorsque vous céderez votre place?

Pourquoi ce rappel d’un credo d’éditeur? Parce que je viens de publier «Interdit de rire», le livre des avocats de Dieudonné, et que certains m’ont aussitôt classé dans la «dieudosphère». Témoignant par là d’une incompréhension inquiétante de mon métier.

Si ma mission était de défendre mes opinions personnelles au travers de mes éditions, le diapason d’idées et de courants que j’ai publiés permettrait de conclure à la schizophrénie. La mission de l’éditeur est de garantir une circulation libre et articulée des idées – et si possible d’en vivre –, et non de participer au triage. C’est un rôle périlleux, mal compris, mais nécessaire.

Slobodan Despot, Editeur

 

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