12/10/2014 11:02 | Lien permanent | Commentaires (0)

Marine et les humoristes

 

 
BISANG_1.jpgOn considéra longtemps la presse comme le premier pouvoir de nos démocraties: le marché du rire lui dispute ce titre. Encouragés à grand renfort médiatiques, les one-man-show,stands-up et autres variantes comiques font florès. Les médias planifient leurs minutes de rires convenus, ponctuations obligatoires de leurs grilles. Du côté des salles de spectacle aussi, l’humoriste est devenu incontournable. La case humour «grand public» est une promesse d’affluence permettant de «booster» le taux de fréquentation annuel.
 
Nécessité, plaisir roboratif, de tout temps le rire a été le propre de l’humain. Mais à l’heure de la marchandisation galopante, le rire a été récupéré, lyophilisé et recyclé dans le circuit d’une commercialisation forcenée. Un célèbre homme de théâtre français, auteur de comédies très spirituelles, évoquait une «tyrannie du rire», décrivant l’omniprésence des humoristes dans les médias comme une forme d’injonction dictatoriale à la rigolade.
 
«On peut rire de tout mais pas avec tout le monde», selon la fameuse maxime de l’excellent Desproges. A la saine ambition de vouloir rire de tout, reconnaissons qu’aujourd’hui une grande partie des humoristes se contente surtout de faire rire des mêmes choses. Rares sont les satires dérangeantes, visant à égratigner le pouvoir et les idées reçues. Le talent d’un humoriste consiste à rester en équilibre sur le fil du rasoir. Si les uns osent la contestation par le rire, d’autres, plus nombreux et moins scrupuleux, alignent les «bons mots» sur les trames archaïques de la misogynie ordinaire, du racisme rampant et de l’homophobie. Combien de pétasses, gourdes et autres blondes idiotes peuplent les sketchs des bouffons préférés du petit écran? Combien de tantouzes et tapettes placées au bon moment pour rassurer la foule de ne pas être cet Autre souvent raillé. Une société plus rieuse que riante. Cette assignation à la rigolade globalisée gagne du terrain: les codes du stand-up ont conquis d’autres sphères. La France, qui chérit particulièrement ses stars du rire, a offert à ses gladiateurs politiques de redoutables modèles. L’auteure Christine Angot a brossé un portrait visionnaire de Marine Le Pen pour le journal Le Point*, pointant l’efficacité du «one woman show» de la leader frontiste et son impact sur les foules. Un dispositif politique, scénique et humoristique d’une redoutable efficacité. Menés tambour battant, ses meetings n’ont rien à envier aux grand-messes du rire. Hilares, les spectateurs-militants s’esclaffent, savourent ses calembours, ses colères surjouées, ses moqueries, ses formules chocs, les reprennent en chœur, frappant dans les mains et se tapant sur les cuisses.
 
D’ailleurs Marine Le Pen est son meilleur public. Ne confiait-elle pas à Christine Angot s’amuser elle-même de ses dernières trouvailles, de ses «bons mots»? La leader frontiste sait mettre les rieurs de son côté. Une arme fatale à l’époque où le rire est devenu à la fois sésame, opium du peuple, garantie sur recettes, prime à l’audimat et vache sacrée.
 
En Suisse aussi, certains politiciens font leur show, séduisant les médias, visiblement ravis de cette animation. La déferlante du gag semble mécaniquement leur donner de l’élan. Et de nouveaux électeurs!
 
La course au rire standardisé aura gommé toutes les frontières, des scènes de théâtre subventionnées aux télévisions privées, jusqu’à s’inviter au cœur de l’imagerie politique. Voudrait-on distraire le peuple de son pouvoir de réflexion qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Les politiciens qui ont le vent en poupe ont pillé le fonds de commerce des humoristes, souvent au profit de thèses populistes. Rira bien qui rira le dernier. Aux humoristes de choisir leurs cibles, de relever le défi du rire corrosif, émancipateur et subversif.
 
Anne Bisang, Directrice artistique du Théâtre populaire romand.
 
 
*«Tout le monde l’appelle Marine», Christine Angot, Le Point du 22 mars 2012.

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