16/11/2014 10:28 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : cercle, matin

Les nouveaux seigneurs de la vigne

BENDER_PHILIPPE.jpgPlaidoyer en faveur de la noblesse du vin, bien plus qu’une simple et vulgaire marchandise.

Au Breyon, près du village de Mazembroz, j’ai reçu en cadeau de mariage une belle vigne de Fendant, il faudrait dire de Chasselas mais je ne peux m’y résoudre en brave Fulliérain: le poids de l’habitude. Autour de mon parchet s’étendent les parcelles des familles de l’endroit et des forains de l’Entremont. De ce lieu aimé, je réfléchis à l’histoire du vignoble et du vin valaisans, reflets du pays, fruits de la loi et de la science.

En effet, cette économie dépend d’une combinaison de facteurs. L’œnologie, science jeune, apport du Pays de Vaud et de la France notamment. La viticulture moderne, art et technique à la fois, importée largement aussi, avec les méthodes culturales, la lutte contre les maladies et le choix des cépages. En célébrant la dive bouteille, devine-t-on le labeur nécessaire pour produire nos nectars? La loi encore, l’action utile de l’Etat, avec la reconstitution du vignoble ravagé par le phylloxéra dès la Première Guerre mondiale, la formation spécialisée, la fondation de Provins, l’établissement du cadastre viticole et des quotas de production. Sait-on que ce secteur est l’un des plus réglementés qui soit? La conquête enfin du marché cantonal puis national. Dans cet ordre d’idées, citons l’avertissement visionnaire d’Olivier de Serres dans son «Théâtre d’agriculture» paru au XVIIe siècle: «Si vous n’êtes en lieu pour vendre votre vin, que feriez-vous d’un grand vignoble?» Oui, que serait devenu notre vignoble sans le chemin de fer et les routes menant aux populations? Ainsi le train de la ligne du Simplon arrive à Sion en 1860, puis à Sierre en 1868. Désormais, le Valais n’est plus une vallée enclavée dans les Alpes. Mais le marché, parfois opaque, commence à dicter sa volonté, et le vigneron n’est plus maître sur sa terre.

Alors, la vigne et le vin ne seraient-ils que de simples marchandises? Les terroirs, de vulgaires objets de spéculation? Or, qui réduit le vin à une boisson ordinaire méprise la nature sacrée du vin. Ne comprend rien à une civilisation ancienne, et ne satisfait pas aux exigences actuelles de concilier paysage, patrimoine et tourisme. Certes, notre renommée viticole est fragile. Nos confrères vaudois et nos amis français nous ont beaucoup instruits, et la Confédération a soutenu le passage à la viticulture contemporaine. De ces aides, soyons reconnaissants en ce bicentenaire de notre admission dans la Suisse!

Mais revenons à nos parchets, avec trois requêtes légitimes! Le vignoble d’abord, il faudra bien que les autorités freinent sa diminution par un urbanisme intelligent! Les vignerons ensuite, les «vignerons-producteurs» à temps partiel, les plus nombreux, un pied dans l’usine ou au bureau, et un pied dans la vigne, qui fournissent le raisin de qualité permettant l’élevage des bons vins, il faudra bien les rétribuer au juste prix. A moins de revenir au «bon vieux temps» des domestiques et des tâcherons qui s’échinaient sur les «tablards» pour un salaire de misère. Les crus enfin, il faudra bien fixer le prix de la bouteille à sa vraie valeur en rejetant un marketing de luxe ne visant que les seuls oligarques ou privilégiés.

Avec demain – le processus est déjà amorcé –, la montée de commerces puissants et internationaux, au capital abondant et employant des escouades d’ouvriers sur les parcelles reprises à des «vignerons-producteurs» fatigués, avec une élite comblée, entourée de «vignerons-encaveurs» indépendants, d’artisans à la clientèle choisie, l’avenir de notre viticulture risque de ne pas sourire à tous. Alors, sur le muret de ma vigne, je me console en lisant le «Chant de notre Rhône» de Ramuz, ce Vaudois qui exprima avec vérité le Valais et le monde du vin, où «…quoi qu’il arrive, la vieille vie se continuera… (car) dans le verre se tient le ciel, se tient le climat, se tient le pays…»

Philippe Bender, Historien

Commentaires

Merci d'avoir donné votre vision sur la noblesse du vin. Sur notre humble blogue je me suis permis de faire un lien vers votre article. Vous me pardonnez d'avoir copié sans authorisation la dernière phrase de votre article.

Écrit par : Marinus Rijkeboer | 20/11/2014

Merci pour votre vision sur la noblesse du vin. Sur l'humble blog de notre Caveau j'ai mis le lien et j'ai cité la dernière phrase de votre article.

Écrit par : Marinus Rijkeboer | 20/11/2014

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