07/12/2014 11:31 | Lien permanent | Commentaires (0)

Les jeunes ne lisent plus? Archifaux!

Parmi les idées reçues les plus fréquentes, cette affirmation régulièrement entendue, comme si c’était une évidence, quelque chose de normal, d’inscrit dans notre contemporanéité: «Les jeunes ne lisent plus». Or, rien n’est plus faux. On peut même affirmer que si la lecture n’a jamais été le fait d’une majorité, la minorité lectrice d’aujourd’hui est bien plus importante parmi les jeunes (des petits aux jeunes adultes) que par le passé. Démonstration et tentative d’explication.
 
Premier élément objectif: le dynamisme de la production. Entre 2003 et 2013, le nombre de nouveautés publiées (tous secteurs confondus, en langue française) est passé de moins de 6000 à plus de 10 000 titres par année! Si le secteur «documentaire» marque le pas, on constate une explosion des titres d’«éveil» (pour les plus petits), avec une multiplication par quatre du nombre de titres publiés sur la période, et un doublement des publications en littérature jeunesse.
 
La parution de la série «Harry Potter», entre 1997 et 2007, a été le premier révélateur de cette forte affection des jeunes pour la littérature. Pour peu que les livres qu’on leur propose répondent à leur intérêt, à leur curiosité. Un fossé tangible existait il y a encore quelques années entre les livres «pour enfants» et les livres «pour adultes», laissant sur le bas-côté les ados et jeunes adultes, d’un côté trop âgés pour se reconnaître dans les collections pour enfants, et de l’autre se sentant trop jeunes pour basculer d’un seul coup d’un seul dans le secteur «adulte». Les éditeurs ont depuis comblé ce fossé, avec moult collections et parutions qui leur sont destinées. Il suffit de voir le succès incroyable de «Nos étoiles contraires», de John Green, pour s’en convaincre: plus de 600 000 exemplaires vendus! Soit plus qu’un Goncourt de bonne tenue. Et si une passerelle unit désormais, pour ces lecteurs, films de cinéma et séries télévisées d’un côté, et livres de l’autre, qui s’en plaindra?
 
Vandenberghe.jpgSi la génération Y fut celle des sitcoms (telle la série «Friends»), regardés passivement, sans aucune interactivité, la génération Z (aussi appelée génération C: Communication, Collaboration, Connexion et Créativité), avec ses différents écrans, est totalement dépendante de l’écrit. Comment communiquer sur les réseaux sociaux, blogs et autres outils permis par les technologies, sans savoir lire et écrire? Il ne s’agit pas ici de porter un jugement de valeur sur la qualité de forme et de fond de ces échanges, mais simplement de constater que, consciemment ou pas, la communication passe par l’écrit, qui retrouve finalement toute sa légitimité.
 
En librairie, le poids du secteur jeunesse augmente chaque année, grâce à la croissance parallèle et simultanée de trois segments: «tout-petits», «albums» et «littérature», ce qui montre bien que les lecteurs, en grandissant, se reportent naturellement sur la catégorie d’âge supérieure. Certes, de nouveaux auteurs ont remplacé Montaigne, Stendhal ou Flaubert. Mais qui peut prétendre ne pas s’être ennuyé à devoir lire trop tôt les grands auteurs classiques? Combien de générations de non-lecteurs ces lectures obligatoires, et trop fastidieuses pour de jeunes lecteurs (à quelques rares exceptions près) n’ont-elles pas créées? Avant que de vouloir instruire de force, comme on gave des oies ou des canards, le livre pour enfants n’a-t-il par pour vocation première de donner tout simplement le goût de lire? De créer chez le jeune lecteur une addiction à la lecture par le plaisir, qui ne peut s’épanouir que par des livres qui lui parlent, qui le touchent? Flaubert, Stendhal et Montaigne peuvent attendre: leur œuvre est immortel.
 
Pascal Vandenberghe, Président-directeur général de Payot Librairie

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