21/12/2014 09:15 | Lien permanent | Commentaires (0)

2014, l’Année Poutine

2014-12-21_091439.pngLa Russie vient de vivre l’année la plus pénible depuis 1999. Marquée entre autres, par la crise ukrainienne dont, en Occident, peu saisissent les enjeux.


C’est un Russe qui s’intéresse à la réincarnation.


- Si je multiplie les péchés et les erreurs, demande-t-il à son meilleur ami, qu’est-ce que je risque dans une autre vie?


- C’est simple, lui répond l’ami, Tu resteras un citoyen de la Fédération de Russie.


En Russie, les anecdotes et la dérision amère sont le refuge des périodes difficiles. La guerre est aux portes, le rouble sombre, les prix s’envolent et la récession est annoncée. L’année qui se termine aura été la plus pénible depuis 1999. Paradoxalement, elle marque pourtant l’apogée de Poutine.


2014 avait à peine commencé que l’Ukraine a explosé. Les Russes entretiennent avec l’Ukraine, leur Ukraine en tout cas, celle des humoristes d’Odessa, celle des bastions miniers du Donbass, celle des défenses successives de Sébastopol contre les armées anglaise, française puis allemande, une proximité qui tient de l’intimité. Les Occidentaux accusent la propagande du Kremlin de tromper l’opinion. Elle n’est pas en reste, c’est vrai, (la propagande occidentale non plus), et les téléspectateurs russes le savent bien. Mais l’Ukraine pour eux, ne surgit pas qu’au téléjournal ou dans les brèves des médias. Chaque famille ou presque a un cousin, un parent, des amis vivant dans la république voisine. Ce sont d’innombrables messages et coups de téléphone chaque semaine, ce sont près d’un million de fugitifs qui ont choisi de se réfugier en Russie plutôt qu’ailleurs. Au contraire des Occidentaux, les Russes vivent ce conflit au jour le jour, il les tourmente et les consterne parce que c’est aussi le leur.

Comment imaginer cette cousine en ennemie? Et que faire pour ne pas laisser les russophones y devenir des citoyens de deuxième zone? Ce conflit est une blessure intime. Rares pourtant sont ceux qui, en Europe, font l’effort de comprendre. Le pompier Burkhalter ou son collègue allemand Steinmeier sont l’exception, là où les incendiaires ne manquent pas.


Et Poutine dans tout cela? Faute de vouloir comprendre, on se contente de diaboliser. Le président russe est devenu fou. Ou il n’est que l’instrument du Mal. Ce serait Hitler ou Staline, ou les deux à la fois. En Occident, ils sont nombreux à espérer sa chute. Certains pensent que la crise actuelle va l’accélérer. Quelques-uns cherchent même à la favoriser. Le désastre ukrainien ne leur a peut-être pas suffi.
En Russie, l’effondrement du prix de l’énergie auquel nous assistons est le scénario catastrophe. La chute du prix du baril va contraindre le Kremlin à couper brutalement dans ses budgets. Il va falloir choisir entre défense, formation ou dépenses sociales. La chute du rouble frappe particulièrement les classes moyennes qui consomment des produits importés et voyagent à l’étranger, celles-là mêmes dont provenaient les manifestants de 2011. Plus profondément, la crise du pétrole et du gaz souligne les carences de l’élite au pouvoir qui s’est enrichie, assise sous ses derricks, sans réussir une diversification de l’économie.


Les Russes pourraient réclamer des comptes. Mais qui, aujourd’hui, en pleine guerre d’Ukraine, prendra ce risque? Qui voudra affaiblir le pays dans ces heures difficiles? Jamais la popularité de Vladimir Poutine n’a été aussi élevée. Même au sein de l’opposition le président recueille aujourd’hui une large approbation. Il n’est pas seulement au faîte de sa carrière, il est seul au sommet, sans la moindre alternative perceptible. Chez les Russes, c’est un mélange de résignation et de soulagement: qui pourrait mieux les défendre? Qui peut mieux que lui éviter le retour du chaos?
C’est parce qu’elle fut une année d’affrontement que 2014 aura été celle de Poutine. Avant d’entrer dans la suivante, les chantres de la confrontation devraient aller jeter un coup d’œil dans leurs livres d’histoire au chapitre Russie. Même s’ils ne semblent pas en avoir l’habitude.

 

Eric Hoesli, journaliste

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