28/12/2014

Une stratégie olympique pour la décennie

CHAPPELET_JEAN_LOUP.jpgLe Comité international olympique (CIO) vient d’adopter quarante recommandations pour sa réforme stratégique des dix prochaines années connue sous le nom d’Agenda 2020. Dans ce nombre symbolique (20+20) se trouvent des propositions assez générales (par exemple 15: «protéger les athlètes propres») ou déjà mises en œuvre (32: «renforcer l’éthique»). La création d’une chaîne olympique sur Internet (recommandation 19) reste à préciser mais peut, à terme, faire fortement évoluer le modèle d’affaires du CIO basé, aujourd’hui, sur la vente des droits de retransmission télévisée. Beaucoup de marge de manœuvre est ainsi laissée au président età l’administration du CIO pour manager cette stratégie.
 
Les recommandations les plus fondamentales et les plus immédiatement applicables concernent les Jeux olympiques et le processus de candidature. Il est désormais possible d’organiser «exceptionnellement» les Jeux d’été sur deux pays et recommandé d’utiliser «un maximum» d’installations sportives existantes, y compris hors de la ville hôte, ce qui réduit considérablement les coûts d’investissement (limités à des rénovations) et aussi supprime le risque de ne pas être prêt à temps, dépenses et délais qui font régulièrement les gros titres des médias avant les Jeux. Les villes disposant de parcs olympiques déjà construits (comme Sydney, Pékin ou Londres) voient ainsi leurs opportunités renforcées dans la mesure où elles maintiennent en bon état leurs installations ou accueillent d’autres jeux multisports avant ou après des Jeux olympiques. De même pour des sports comme le baseball qui ont beaucoup d’installations dédiées mais ne sont plus au programme olympique.
 
Plusieurs villes et pays se sont aussitôt précipités dans l’ouverture proposée, puisque Rome, Budapest et les Etats-Unis (Boston, Los Angeles, San Francisco ou Washington) ont annoncé des candidatures pour 2024, à la suite de Hambourg ou de Berlin, d’Istanbul et éventuellement de Paris.
Si ces candidatures et d’autres se confirment, le CIO aura véritablement un choix pour 2024, alors qu’il est très limité pour 2022 (Jeux d’hiver) et 2020 (Jeux d’hiver de la jeunesse). Mais il est fort possible aussi que le CIO ne retienne finalement qu’une candidature qui propose un plan resserré autour de la ville hôte et non, comme semble le proposer Rome, d’inclure dans son projet olympique Florence, Naples et même la Sardaigne!
 
Ces propositions d’organisation – pas si nouvelles – relancent l’idée d’une candidature suisse aux Jeux d’hiver 2026 basée sur des installations existantes à Berne (plus grande patinoire suisse), Fribourg (Gottéron), Lausanne (avec le nouveau Malley), Kandersteg (tremplins de saut à skis), Crans-Montana (avec ses pistes) et Sion (et le Valais central, où il conviendrait de construire une belle patinoire), le tout relié par les CFF et le tunnel du Lötschberg. Des idées similaires peuvent sûrement naître en Suisse alémanique (Zurich-Lucerne-Coire-Davos). Elles pourraient obtenir l’approbation de la population du fait du faible investissement nécessaire.
 
La question de la durabilité des Jeux restera néanmoins centrale. La volonté du CIO d’aller dans cette direction est clairement exprimée dans l’Agenda 2020. Il s’agira de la concrétiser dans les villes et régions hôtes en mettant en place un système de mesure des facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance similaires aux indicateurs ESG prônés par les Nations Unies, dans la ligne de la déclaration solennelle des ministres des Sports du monde entier, réunis en mai 2013 à Berlin par l’Unesco, visant à réduire la taille des événements sportifs majeurs afin de garantir leur durabilité et leur héritage.
 
Jean-Loup Chappelet, professeur à l’Université de Lausanne (IDHEAP)

21/12/2014

2014, l’Année Poutine

2014-12-21_091439.pngLa Russie vient de vivre l’année la plus pénible depuis 1999. Marquée entre autres, par la crise ukrainienne dont, en Occident, peu saisissent les enjeux.


C’est un Russe qui s’intéresse à la réincarnation.


- Si je multiplie les péchés et les erreurs, demande-t-il à son meilleur ami, qu’est-ce que je risque dans une autre vie?


- C’est simple, lui répond l’ami, Tu resteras un citoyen de la Fédération de Russie.


En Russie, les anecdotes et la dérision amère sont le refuge des périodes difficiles. La guerre est aux portes, le rouble sombre, les prix s’envolent et la récession est annoncée. L’année qui se termine aura été la plus pénible depuis 1999. Paradoxalement, elle marque pourtant l’apogée de Poutine.


2014 avait à peine commencé que l’Ukraine a explosé. Les Russes entretiennent avec l’Ukraine, leur Ukraine en tout cas, celle des humoristes d’Odessa, celle des bastions miniers du Donbass, celle des défenses successives de Sébastopol contre les armées anglaise, française puis allemande, une proximité qui tient de l’intimité. Les Occidentaux accusent la propagande du Kremlin de tromper l’opinion. Elle n’est pas en reste, c’est vrai, (la propagande occidentale non plus), et les téléspectateurs russes le savent bien. Mais l’Ukraine pour eux, ne surgit pas qu’au téléjournal ou dans les brèves des médias. Chaque famille ou presque a un cousin, un parent, des amis vivant dans la république voisine. Ce sont d’innombrables messages et coups de téléphone chaque semaine, ce sont près d’un million de fugitifs qui ont choisi de se réfugier en Russie plutôt qu’ailleurs. Au contraire des Occidentaux, les Russes vivent ce conflit au jour le jour, il les tourmente et les consterne parce que c’est aussi le leur.

Comment imaginer cette cousine en ennemie? Et que faire pour ne pas laisser les russophones y devenir des citoyens de deuxième zone? Ce conflit est une blessure intime. Rares pourtant sont ceux qui, en Europe, font l’effort de comprendre. Le pompier Burkhalter ou son collègue allemand Steinmeier sont l’exception, là où les incendiaires ne manquent pas.


Et Poutine dans tout cela? Faute de vouloir comprendre, on se contente de diaboliser. Le président russe est devenu fou. Ou il n’est que l’instrument du Mal. Ce serait Hitler ou Staline, ou les deux à la fois. En Occident, ils sont nombreux à espérer sa chute. Certains pensent que la crise actuelle va l’accélérer. Quelques-uns cherchent même à la favoriser. Le désastre ukrainien ne leur a peut-être pas suffi.
En Russie, l’effondrement du prix de l’énergie auquel nous assistons est le scénario catastrophe. La chute du prix du baril va contraindre le Kremlin à couper brutalement dans ses budgets. Il va falloir choisir entre défense, formation ou dépenses sociales. La chute du rouble frappe particulièrement les classes moyennes qui consomment des produits importés et voyagent à l’étranger, celles-là mêmes dont provenaient les manifestants de 2011. Plus profondément, la crise du pétrole et du gaz souligne les carences de l’élite au pouvoir qui s’est enrichie, assise sous ses derricks, sans réussir une diversification de l’économie.


Les Russes pourraient réclamer des comptes. Mais qui, aujourd’hui, en pleine guerre d’Ukraine, prendra ce risque? Qui voudra affaiblir le pays dans ces heures difficiles? Jamais la popularité de Vladimir Poutine n’a été aussi élevée. Même au sein de l’opposition le président recueille aujourd’hui une large approbation. Il n’est pas seulement au faîte de sa carrière, il est seul au sommet, sans la moindre alternative perceptible. Chez les Russes, c’est un mélange de résignation et de soulagement: qui pourrait mieux les défendre? Qui peut mieux que lui éviter le retour du chaos?
C’est parce qu’elle fut une année d’affrontement que 2014 aura été celle de Poutine. Avant d’entrer dans la suivante, les chantres de la confrontation devraient aller jeter un coup d’œil dans leurs livres d’histoire au chapitre Russie. Même s’ils ne semblent pas en avoir l’habitude.

 

Eric Hoesli, journaliste

14/12/2014

Et si on parlait d’un secteur qui se porte bien?

L’industrie pharmaceutique, moteur de notre prospérité. La Suisse doit une grande partie de sa prospérité aux exportations, c’est bien connu. Or, un tiers de nos exportations provient de l’industrie pharmaceutique, et même 40% si on inclut la chimie. C’est de loin le principal exportateur du pays. Les industries actives en Suisse réalisent le plus gros excédent d’exportation de produits pharmaceutiques au monde. La force du franc reste donc un risque, sois dit en passant. Notre pays abrite un très appréciable site de production mais aussi de recherche. Que ce soit au niveau de l’importance des investissements, de la qualité de la recherche, de l’augmentation régulière du nombre d’emplois, la pharma occupe une position de pointe. Sans parler de l’exceptionnelle productivité par emploi, indice de valeur ajoutée, de l’ordre de 480 000 francs alors qu’elle est d’environ 120 000 pour l’ensemble de l’économie. Et elle est en constante augmentation. Qui dit mieux.

BALET_1.jpgLe dynamisme de cette branche se retrouve bien évidemment dans la croissance des emplois, le niveau des salaires et, par conséquent aussi dans la consommation et les impôts. A la fin, que des gagnants.

Mais comment un petit pays comme le nôtre a-t-il réussi cet exploit, car cela ne tombe pas du ciel. D’abord en ne brimant pas les entreprises, en ne les assommant pas de taxes et d’impôts comme certains de nos voisins, c’est une première condition indispensable. Une autre grande qualité de la Suisse, la souplesse du marché du travail, représente un avantage considérable en comparaison internationale. Surtout que les Suissesses et les Suisses jouissent de manière générale d’une bonne formation, tant au niveau professionnel qu’académique, même si des améliorations seraient encore bienvenues. Et pour compléter ce tableau, les industries suisses ont bénéficié durant de nombreuses années de la main-d’œuvre européenne qualifiée qui pouvait manquer en Suisse. Espérons que cet avantage ne sera pas trop entravé en raison des obstacles érigés entre notre pays et l’Union européenne. Une protection efficace et ferme de la propriété intellectuelle tant en Suisse qu’à l’étranger s’impose également. En effet, rares sont les branches aussi tributaires d’une solide protection des brevets. Donc même si tout n’est pas parfait, la Suisse, contrairement à bien des pays européens, dont notre plus proche voisin à ne pas imiter, veille à ne pas entraver la bonne marche des entreprises actives dans le pays.

Mais l’industrie elle-même n’a pas attendu les bras ballants que les choses se fassent. Elle s’est régulièrement fixé des objectifs ambitieux. Animées d’un véritable esprit d’innovation, les entreprises actives en Suisse ont investi plus de 6 milliards de francs dans la recherche et le développement en 2013, soit le tiers environ de leurs investissements dans le monde entier. C’est énorme si on compare cela à leurs chiffres d’affaires en Suisse. Heureusement les exportations, de l’ordre de 66 milliards de francs,
permettent de financer ces dépenses en Suisse.
 
Un cadeau de Noël régulièrement renouvelé pour notre économie, et un avantage pour les patients qui peuvent bénéficier rapidement de médicaments innovants. Peut-être un exemple à suivre.
 
Chantal Balet
Avocate-conseil

07/12/2014

Les jeunes ne lisent plus? Archifaux!

Parmi les idées reçues les plus fréquentes, cette affirmation régulièrement entendue, comme si c’était une évidence, quelque chose de normal, d’inscrit dans notre contemporanéité: «Les jeunes ne lisent plus». Or, rien n’est plus faux. On peut même affirmer que si la lecture n’a jamais été le fait d’une majorité, la minorité lectrice d’aujourd’hui est bien plus importante parmi les jeunes (des petits aux jeunes adultes) que par le passé. Démonstration et tentative d’explication.
 
Premier élément objectif: le dynamisme de la production. Entre 2003 et 2013, le nombre de nouveautés publiées (tous secteurs confondus, en langue française) est passé de moins de 6000 à plus de 10 000 titres par année! Si le secteur «documentaire» marque le pas, on constate une explosion des titres d’«éveil» (pour les plus petits), avec une multiplication par quatre du nombre de titres publiés sur la période, et un doublement des publications en littérature jeunesse.
 
La parution de la série «Harry Potter», entre 1997 et 2007, a été le premier révélateur de cette forte affection des jeunes pour la littérature. Pour peu que les livres qu’on leur propose répondent à leur intérêt, à leur curiosité. Un fossé tangible existait il y a encore quelques années entre les livres «pour enfants» et les livres «pour adultes», laissant sur le bas-côté les ados et jeunes adultes, d’un côté trop âgés pour se reconnaître dans les collections pour enfants, et de l’autre se sentant trop jeunes pour basculer d’un seul coup d’un seul dans le secteur «adulte». Les éditeurs ont depuis comblé ce fossé, avec moult collections et parutions qui leur sont destinées. Il suffit de voir le succès incroyable de «Nos étoiles contraires», de John Green, pour s’en convaincre: plus de 600 000 exemplaires vendus! Soit plus qu’un Goncourt de bonne tenue. Et si une passerelle unit désormais, pour ces lecteurs, films de cinéma et séries télévisées d’un côté, et livres de l’autre, qui s’en plaindra?
 
Vandenberghe.jpgSi la génération Y fut celle des sitcoms (telle la série «Friends»), regardés passivement, sans aucune interactivité, la génération Z (aussi appelée génération C: Communication, Collaboration, Connexion et Créativité), avec ses différents écrans, est totalement dépendante de l’écrit. Comment communiquer sur les réseaux sociaux, blogs et autres outils permis par les technologies, sans savoir lire et écrire? Il ne s’agit pas ici de porter un jugement de valeur sur la qualité de forme et de fond de ces échanges, mais simplement de constater que, consciemment ou pas, la communication passe par l’écrit, qui retrouve finalement toute sa légitimité.
 
En librairie, le poids du secteur jeunesse augmente chaque année, grâce à la croissance parallèle et simultanée de trois segments: «tout-petits», «albums» et «littérature», ce qui montre bien que les lecteurs, en grandissant, se reportent naturellement sur la catégorie d’âge supérieure. Certes, de nouveaux auteurs ont remplacé Montaigne, Stendhal ou Flaubert. Mais qui peut prétendre ne pas s’être ennuyé à devoir lire trop tôt les grands auteurs classiques? Combien de générations de non-lecteurs ces lectures obligatoires, et trop fastidieuses pour de jeunes lecteurs (à quelques rares exceptions près) n’ont-elles pas créées? Avant que de vouloir instruire de force, comme on gave des oies ou des canards, le livre pour enfants n’a-t-il par pour vocation première de donner tout simplement le goût de lire? De créer chez le jeune lecteur une addiction à la lecture par le plaisir, qui ne peut s’épanouir que par des livres qui lui parlent, qui le touchent? Flaubert, Stendhal et Montaigne peuvent attendre: leur œuvre est immortel.
 
Pascal Vandenberghe, Président-directeur général de Payot Librairie

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