11/01/2015 10:01 | Lien permanent | Commentaires (0)

Face aux ténèbres, notre part de lumière

cercle.jpgLes tourments inhérents à la programmation d’une saison de théâtre s’effacent à l’issue de la représentation quand affleure le sentiment heureux d’un spectacle en résonance forte avec
le présent. Si ces instants sont pressentis au moment du repérage des projets, parfois plus d’une année auparavant, on ne peut évidemment pas deviner le degré de fusion entre actualité et pièces à l’affiche. C’est la force des récits à l’écoute des mouvements souterrains et silencieux de l’histoire en cours.
En début de saison, au TPR, «L’embrasement» évoque l’Italie des années 70 et le feu des révoltes. A l’heure où des peuples se soulèvent pour refuser l’assujettissement aux lois économiques qui menacent la démocratie, ce texte de l’auteure italienne Loredana Bianconi, aborde aussi ce que peut engendrer la désespérance de quelques-uns. Inspiré d’interviews de jeunes vies ayant soudain basculé dans la violence
terroriste, il démontre comment la radicalité et la violence entraînent irrémédiablement ses protagonistes vers l’abandon de leur humanité. Cinquante ans après les Brigades rouges, dans un contexte historique et politique très différent, les échos entre les jeunes idéalistes italiens et les gosses déshumanisés en France ou ailleurs, en partance pour un mortel djihad, troublent et bousculent les réflexions.
 
Le texte donne des clefs pour expliquer la tentation de cet exil dans l’extrémisme lorsque plus rien ne parvient à faire sens, à faire obstacle. Il dessine la spirale d’une violence qui n’engendre que désolation morbide détruisant pour toujours l’idéal pour lequel on luttait. Miroir d’une conscience en action, traversée par les bruissements et les fracas du monde, telle est la force du théâtre. Une conscience collective traduite par la singularité des auteurs et des artistes dont la puissance d’évocation marque les mémoires, davantage parfois que d’excellents reportages. Ces éclairages enrichissent et vivifient profondément
nos perceptions.
 
A la fin du mois, au TPR, la Russie sera mise en exergue grâce au spectacle poignant de Tatiana Frolova («Je suis»). L’amnésie collective qui entoure des crimes de l’histoire dans la Russie actuelle fait écho à la lente disparition des souvenirs d’une femme atteinte de la maladie d’Alzheimer. Omniprésente dans l’équilibre vacillant du monde, la Russie se rapproche soudain physiquement de nous. Au printemps, un événement important autour de l’Iran rassemblera dans le canton de Neuchâtel, de nombreuses organisations culturelles dont le TPR. Le théâtre mais aussi la littérature, la photographie apporteront
les dimensions manquantes d’un pays souvent associé aujourd’hui à l’obscurantisme d’une justice précaire. L’art permet ici l’éclosion d’autres voix et d’élans de vie, nous rapprochant des peuples restreints dans leurs libertés par une connaissance accrue de leur culture et de leurs aspirations.
 
Programmer des spectacles qui font écho au temps que nous traversons, – parce qu’ils nous aident à les traverser – intègre aussi l’éclectisme des formes théâtrales. Mais, dans un théâtre épris de sens et d’émancipation, l’artiste n’est pas un performeur de pure forme, coté à la bourse de trends éphémères, faire-valoir de salons, mais un acteur qui prend le risque de porter les récits du monde dans toutes ses richesses, ses fêlures et douloureuses contradictions. Comédien, auteur, dessinateur: cet artiste est-il un héraut, un messager prodigieux, un médium qui se laisse traverser par les vibrations de son époque pour en révéler les sens cachés? Tout cela probablement. Un éclat de lumière face aux ténèbres.
 
Anne Bisang
Directrice artistique du TPR Théâtre populaire romand - Centre neuchâtelois des arts vivants La Chaux-de-Fonds

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