25/01/2015

Goodbye Charlie

ARDITI_1.jpgIl y a un temps pour tout. Un temps pour pleurer, se retrouver, se rassurer. Pour penser que nous sommes tous des Charlie. Un temps pour reprendre conscience, après l’horreur. Pour attendre en silence que les morts aient quitté nos esprits désemparés.

Un temps, ensuite, pour comprendre que, si tant de monde s’est réuni sous la bannière
«Je suis Charlie», c’est qu’il y avait là une offre que l’on ne pouvait pas refuser. Qui flattait notre vanité à un point irrésistible. Qui est donc ce Charlie, pour que nous souhaitions lui être
solidaires jusqu’à nous identifier à lui? Prêts à prendre sa place? Des artistes de génie,
courageux, talentueux, conscients des risques qu’ils encouraient. Prêts à les assumer jusqu’au bout. Et je serais Charlie, moi? J’aurais leurs talents? Leur courage? Tiens donc…

Il y a un temps pour dire que je ne suis pas Charlie. Non que je ne le sois pas à la manière
de Le Pen, qui salue les douze morts qui étaient ses compatriotes, comme il dit, et pas les autres. Qu’il ôte du lot les trois djihadistes, je le comprends. Mais vingt moins trois, on est encore
à dix-sept, pas à douze. Il en manque donc cinq, qu’il considère comme indignes d’être salués. Passons.
Un temps pour se souvenir que Kennedy  et son «Ich bin ein Berliner», c’était le président de la première puissance du monde qui se voulait simple citoyen d’une ville déchirée. C’était
un acte d’humilité. L’inverse d’une vanité. Un temps pour s’interroger sur la vanité qui s’est infiltrée dans notre société comme de la poudre de marbre, si fine qu’on ne la voit pas mais qui va partout, précipite et nous rend raides de prétention.

Un temps pour dire que la France est un pays grand, fort et formidable, mais qu’une terre éclairée doit savoir vivre avec celui qu’elle a fait venir pour vider ses poubelles. Que celui-là a mis dans son
baluchon ses tabous et ses angoisses. Que ses espoirs diffèrent des nôtres. Que ce qui chez lui nous paraît dépassé, et disons-le, ridicule, fait partie de notre réalité. Et qu’il faut l’aider à s’assumer dans ses croyances, selon les canons de la République.

Un temps pour dire que la sensibilité au sacré est une question de civilisation, pas de culture. Que c’est tout autre chose. Quelques années d’école n’y changeront rien. Et que c’est là une différence qu’il convient de respecter si l’on veut ne pas la transformer en problème.

Un temps pour souligner ces mots de Machiavel: «Il ne faut jamais blesser les hommes. Il faut les caresser ou les occire, car un homme blessé est un animal dangereux.»

Il y a un temps pour dire que former en  nombre des imams suisses ou français qui souscrivent aux valeurs de la Suisse et de la France ne serait pas la pire des idées.

Un temps pour rappeler à François Hollande, qui parle d’unité, que ce mot dit l’unicité, qu’il est le contraire de la pluralité. Que c’est un mot d’exclusion. C’est d’union qu’il faut parler. D’union, qui désigne une entente entre plusieurs. Ce qui est tout autre chose. Et c’est le cœur du problème.

Un temps, enfin, pour dire n’importe quoi: si j’étais Manuel Valls, je saisirais l’occasion de l’immense émotion du 11 janvier pour proposer ceci au président: «Je quitte mes fonctions de premier ministre. Nommez-moi ministre d’Etat, ministre de l’Intégration, à la tête d’un grand et vrai ministère. Je l’occuperai de toute ma force et de mon expérience. Donnez-moi un vrai budget, à la mesure des enjeux vitaux de notre société. Donnez-moi une feuille de route pour mettre les cinq millions de musulmans de France à niveau sur le plan social et économique avec le reste du pays. Pas pour les assimiler mais pour les intégrer.» Et je me dirais (toujours si j’étais Manuel Valls): «S’il accepte, dans deux ans et demi, je suis élu président de la République les mains dans les poches.»
 
Metin Arditi, 
Président de la Fondation Les Instruments de la paix-Genève. Ambassadeur de bonne volonté
de l’Unesco

11/01/2015

Face aux ténèbres, notre part de lumière

cercle.jpgLes tourments inhérents à la programmation d’une saison de théâtre s’effacent à l’issue de la représentation quand affleure le sentiment heureux d’un spectacle en résonance forte avec
le présent. Si ces instants sont pressentis au moment du repérage des projets, parfois plus d’une année auparavant, on ne peut évidemment pas deviner le degré de fusion entre actualité et pièces à l’affiche. C’est la force des récits à l’écoute des mouvements souterrains et silencieux de l’histoire en cours.
En début de saison, au TPR, «L’embrasement» évoque l’Italie des années 70 et le feu des révoltes. A l’heure où des peuples se soulèvent pour refuser l’assujettissement aux lois économiques qui menacent la démocratie, ce texte de l’auteure italienne Loredana Bianconi, aborde aussi ce que peut engendrer la désespérance de quelques-uns. Inspiré d’interviews de jeunes vies ayant soudain basculé dans la violence
terroriste, il démontre comment la radicalité et la violence entraînent irrémédiablement ses protagonistes vers l’abandon de leur humanité. Cinquante ans après les Brigades rouges, dans un contexte historique et politique très différent, les échos entre les jeunes idéalistes italiens et les gosses déshumanisés en France ou ailleurs, en partance pour un mortel djihad, troublent et bousculent les réflexions.
 
Le texte donne des clefs pour expliquer la tentation de cet exil dans l’extrémisme lorsque plus rien ne parvient à faire sens, à faire obstacle. Il dessine la spirale d’une violence qui n’engendre que désolation morbide détruisant pour toujours l’idéal pour lequel on luttait. Miroir d’une conscience en action, traversée par les bruissements et les fracas du monde, telle est la force du théâtre. Une conscience collective traduite par la singularité des auteurs et des artistes dont la puissance d’évocation marque les mémoires, davantage parfois que d’excellents reportages. Ces éclairages enrichissent et vivifient profondément
nos perceptions.
 
A la fin du mois, au TPR, la Russie sera mise en exergue grâce au spectacle poignant de Tatiana Frolova («Je suis»). L’amnésie collective qui entoure des crimes de l’histoire dans la Russie actuelle fait écho à la lente disparition des souvenirs d’une femme atteinte de la maladie d’Alzheimer. Omniprésente dans l’équilibre vacillant du monde, la Russie se rapproche soudain physiquement de nous. Au printemps, un événement important autour de l’Iran rassemblera dans le canton de Neuchâtel, de nombreuses organisations culturelles dont le TPR. Le théâtre mais aussi la littérature, la photographie apporteront
les dimensions manquantes d’un pays souvent associé aujourd’hui à l’obscurantisme d’une justice précaire. L’art permet ici l’éclosion d’autres voix et d’élans de vie, nous rapprochant des peuples restreints dans leurs libertés par une connaissance accrue de leur culture et de leurs aspirations.
 
Programmer des spectacles qui font écho au temps que nous traversons, – parce qu’ils nous aident à les traverser – intègre aussi l’éclectisme des formes théâtrales. Mais, dans un théâtre épris de sens et d’émancipation, l’artiste n’est pas un performeur de pure forme, coté à la bourse de trends éphémères, faire-valoir de salons, mais un acteur qui prend le risque de porter les récits du monde dans toutes ses richesses, ses fêlures et douloureuses contradictions. Comédien, auteur, dessinateur: cet artiste est-il un héraut, un messager prodigieux, un médium qui se laisse traverser par les vibrations de son époque pour en révéler les sens cachés? Tout cela probablement. Un éclat de lumière face aux ténèbres.
 
Anne Bisang
Directrice artistique du TPR Théâtre populaire romand - Centre neuchâtelois des arts vivants La Chaux-de-Fonds

04/01/2015

A quoi servent les bons vœux?

matin, dimanche, cercleA quoi servent les très ennuyeuses rétrospectives de la presse de fin d’année, à part remplir des pages, à l’heure d’un répit dans l’actualité? Pourquoi se souhaiter le meilleur à l’occasion de la fin de décembre? Pourquoi pas toute l’année?

Et que peuvent quelques mots sur la santé de nos proches?

Les bonnes résolutions qu’on nous invite à prendre pour 2015 valent-elles plus que les fallacieuses prédictions du président Hollande?

Les discours à nos «chers concitoyens» vous apportent-ils vraiment du courage, de l’envie, du punch???

Je vous invite, pour ma part, à être tout simplement réalistes. Pas du tout pessimistes, mais les yeux ouverts, les pieds sur terre: notre beau monde est mal parti!

Je ne fais pas partie des nostalgiques du «c’était mieux avant». Tout au contraire. Des progrès notables sont perceptibles. Ne serait-ce que la longévité, en progrès constant!

Mais ne nous voilons pas la face. Les temps futurs vont être plus durs, quoi qu’il arrive.Pour nos lendemains, n’insistons pas au sujet de nos chers islamistes. Grâce à l’aveuglement de nos politiciens, ils sont parvenus à bousiller une stabilité moyen-orientale insatisfaisante, mais mille fois moins dommageable que l’actualité, en Irak, en Syrie, en Libye, etc. Ils se sont trompés d’ennemis. Les dictateurs laïques, à la place des salopards d’Arabie saoudite, bien en cours en Occident. Véritables inspirateurs du 11 septembre, d’Al-Qaida, de l’Etat islamique, de Boko Aram, des talibans, des salafistes, premiers financiers et fournisseurs d’armes d’une jeunesse frustrée, provoquant un engouement incroyable, une mobilisation de décérébrés criminels qu’on prétend punir de prison ou de peine de mort alors qu’ils savent sacrifier leur vie. C’est un certain danger pour nos contrées. En attendant la grande «Soumission» promise par Houellebecq. Mais ce n’est rien, face à nos futurs problèmes. De plusieurs natures. La population mondiale continue d’augmenter fortement. Il est prévu qu’en une génération le continent africain va passer d’un à deux milliards d’individus! Parallèlement, les ressources pétrolières, par exemple pour le Nigeria, l’Algérie, etc. vont baisser! Dans le même temps surgissent des difficultés, pour ne prendre que l’actualité, de la Russie, des perspectives grises pour l’Italie, le Japon, l’Argentine, le Brésil, etc. Les incertitudes moyen-orientales, voire chinoises, etc., ne vont pas permettre des lendemains qui chantent et, au hasard, les «valeurs» du gaz de schiste s’effondrent. Pensez-vous vraiment qu’un pétrole bon marché va résoudre nos problèmes? Pire, l’essentiel des futures difficultés mondiales a un nom: les dettes, dont les montants sont inimaginables. La situation est une véritable pyramide de Ponzi. Elle repose de plus en plus sur une pointe, soit une instabilité grandissante d’une masse de dettes étatiques.

Avec une fuite en avant continue.Tout est artificiel. Pourquoi donc une famille ne peut-elle pas s’endetter à l’infini? Pourquoi une entreprise ne peut pas supporter très longtemps une charge excessive d’emprunt? Pourquoi les Etats pourraient-ils, eux, accumuler des montagnes de dettes (et imprimer des devises à tout va), qui deviennent irrémédiablement impossibles à rembourser? Ce n’est pas de l’économie, c’est du bon sens. On repousse les échéances. Du brouillard volontariste. Mais viendra, tôt ou tard, une sanction. Soit par une hyperinflation, soit par des défaillances de pays et/ou de banques, qui vont brutalement diminuer les masses de crédit.Les situations vécues en Islande ou à Chypre sont certainement des micro-exemples de ce qui pourrait se passer à une très vaste échelle. La grande spoliation, vos retraites envolées. Avec des dégâts et secousses sociales en rapport. Vous, vous avez confiance? Je vous, je nous souhaite la meilleure année possible, pour 2015 et surtout les suivantes!

 

Pierre-Marcel Favre, Editeur

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