22/02/2015 09:47 | Lien permanent | Commentaires (0)

Berlin dans la torpeur

La 65e édition dMAIRE.jpgu Festival international de Berlin – plus familièrement appelé la Berlinale – qui s’est achevée dimanche dernier, est une manifestation étrange. Immense, réunissant près d’un demi-million de spectateurs, elle est née en 1951 d’une préoccupation politique majeure – la partition de l’Europe entre l’Est et l’Ouest. Au départ, voulu par les Alliés, le festival devait permettre aux Berlinois de voir les films du «monde libre». Avec le temps, et l’érection du «mur de la honte», il est devenu la fenêtre des films de l’Est. Et celle des opprimés de tous bords, qu’ils soient argentins, chinois ou iraniens. Le contenu politique et social d’une œuvre a toujours été à la base de beaucoup de choix de programmation.
 
Depuis que le cinéaste iranien Jafar Panahi a été interdit de tournage par son gouvernement, en 2010, Berlin a toujours répété sa volonté d’être solidaire avec lui et ses confrères. «Taxi», son dernier film, entièrement tourné dans (et depuis) un taxi conduit par le cinéaste lui-même, est un formidable pied de nez à ses juges puisque, depuis sa maison ambulante, il raconte l’Iran d’aujourd’hui (et son propre destin) avec force et humour. Présenté en ouverture de la Compétition, ce film formidable semblait pourtant placé là presque par devoir, plus que par désir esthétique. Que le jury lui ait décerné son Ours d’or ne fait que renforcer cette sensation.
 
Car curieusement, cette année, alors que le terrorisme islamique a choqué toute l’Europe et que la guerre fait rage tout près de nous, en Ukraine ou au Moyen-Orient, on ne ressent presque pas, dans les autres films, l’urgence d’un monde en flammes. Certes, on croise quelques sacs «Je suis Charlie» par-ci par-là, dans la rue. Mais, sur l’écran, on évoque avec distance le passé nazi de l’Allemagne, la puissance des traditions patriarcales au Guatemala et la figure de Martin Luther King de la même manière que l’on raconte l’histoire mouvementée du leader des Beach Boys, Brian Wilson. Aucun film (et surtout pas les «50 nuances de Grey» qui ont eu droit au tapis rouge berlinois) ne parvient à nous tirer d’un sentiment de torpeur, comme si le cinéma s’était déconnecté du monde contemporain — ici et maintenant.
Quand Werner Herzog raconte l’histoire de Gertrude Bell, aventurière britannique qui, avec Lawrence d’Arabie, et pour le compte de l’Empire britannique, contribua à dessiner la carte du Moyen-Orient actuel après la Première Guerre mondiale, il ne parvient pas à relier ce passé pourtant décisif avec les événements d’aujourd’hui. Lui, le cinéaste aventurier, capable de tourner dans la jungle des films aussi fous que «Fitzcarraldo» ou «Aguirre», plante dans un joli désert de pacotille une Nicole Kidman qui semble toujours sortie droit de son bain moussant. Il n’y a guère que le cinéaste suisse d’origine irakienne Samir pour nous tracer une carte intelligible de ce monde dans son documentaire «Iraqi Odyssey» (par ailleurs nominé aux Prix du cinéma suisse).
 
Curieusement, c’est dans un film historique, modeste et bref (1 h 10) que j’ai trouvé l’écho le plus fort avec notre monde. Un film qui nous parle d’un temps apparemment révolu: la guerre de
14-18. «Torneranno i prati» (Les prés reviendront) raconte quelques heures d’un bataillon de soldats italiens plantés en haute montagne, dans des tranchées recouvertes de neige, à quelques mètres à peine des lignes autrichiennes. L’absurdité des commandements, la saleté, la faim, la peur, la mort, la musique, l’amour et l’espoir: tout cela est réuni dans un film d’une infinie poésie, où un simple arbre en flamme symbolise toute la violence de la guerre. Réalisé avec trois fois rien par le formidable vétéran italien Ermanno Olmi (83 ans, auteur notamment de «L’arbre aux sabots»), il parvient néanmoins à transmettre la vibration nécessaire à tout film qui se respecte: cette résonance essentielle d’une œuvre avec notre présent.

Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque suisse

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