22/02/2015

Berlin dans la torpeur

La 65e édition dMAIRE.jpgu Festival international de Berlin – plus familièrement appelé la Berlinale – qui s’est achevée dimanche dernier, est une manifestation étrange. Immense, réunissant près d’un demi-million de spectateurs, elle est née en 1951 d’une préoccupation politique majeure – la partition de l’Europe entre l’Est et l’Ouest. Au départ, voulu par les Alliés, le festival devait permettre aux Berlinois de voir les films du «monde libre». Avec le temps, et l’érection du «mur de la honte», il est devenu la fenêtre des films de l’Est. Et celle des opprimés de tous bords, qu’ils soient argentins, chinois ou iraniens. Le contenu politique et social d’une œuvre a toujours été à la base de beaucoup de choix de programmation.
 
Depuis que le cinéaste iranien Jafar Panahi a été interdit de tournage par son gouvernement, en 2010, Berlin a toujours répété sa volonté d’être solidaire avec lui et ses confrères. «Taxi», son dernier film, entièrement tourné dans (et depuis) un taxi conduit par le cinéaste lui-même, est un formidable pied de nez à ses juges puisque, depuis sa maison ambulante, il raconte l’Iran d’aujourd’hui (et son propre destin) avec force et humour. Présenté en ouverture de la Compétition, ce film formidable semblait pourtant placé là presque par devoir, plus que par désir esthétique. Que le jury lui ait décerné son Ours d’or ne fait que renforcer cette sensation.
 
Car curieusement, cette année, alors que le terrorisme islamique a choqué toute l’Europe et que la guerre fait rage tout près de nous, en Ukraine ou au Moyen-Orient, on ne ressent presque pas, dans les autres films, l’urgence d’un monde en flammes. Certes, on croise quelques sacs «Je suis Charlie» par-ci par-là, dans la rue. Mais, sur l’écran, on évoque avec distance le passé nazi de l’Allemagne, la puissance des traditions patriarcales au Guatemala et la figure de Martin Luther King de la même manière que l’on raconte l’histoire mouvementée du leader des Beach Boys, Brian Wilson. Aucun film (et surtout pas les «50 nuances de Grey» qui ont eu droit au tapis rouge berlinois) ne parvient à nous tirer d’un sentiment de torpeur, comme si le cinéma s’était déconnecté du monde contemporain — ici et maintenant.
Quand Werner Herzog raconte l’histoire de Gertrude Bell, aventurière britannique qui, avec Lawrence d’Arabie, et pour le compte de l’Empire britannique, contribua à dessiner la carte du Moyen-Orient actuel après la Première Guerre mondiale, il ne parvient pas à relier ce passé pourtant décisif avec les événements d’aujourd’hui. Lui, le cinéaste aventurier, capable de tourner dans la jungle des films aussi fous que «Fitzcarraldo» ou «Aguirre», plante dans un joli désert de pacotille une Nicole Kidman qui semble toujours sortie droit de son bain moussant. Il n’y a guère que le cinéaste suisse d’origine irakienne Samir pour nous tracer une carte intelligible de ce monde dans son documentaire «Iraqi Odyssey» (par ailleurs nominé aux Prix du cinéma suisse).
 
Curieusement, c’est dans un film historique, modeste et bref (1 h 10) que j’ai trouvé l’écho le plus fort avec notre monde. Un film qui nous parle d’un temps apparemment révolu: la guerre de
14-18. «Torneranno i prati» (Les prés reviendront) raconte quelques heures d’un bataillon de soldats italiens plantés en haute montagne, dans des tranchées recouvertes de neige, à quelques mètres à peine des lignes autrichiennes. L’absurdité des commandements, la saleté, la faim, la peur, la mort, la musique, l’amour et l’espoir: tout cela est réuni dans un film d’une infinie poésie, où un simple arbre en flamme symbolise toute la violence de la guerre. Réalisé avec trois fois rien par le formidable vétéran italien Ermanno Olmi (83 ans, auteur notamment de «L’arbre aux sabots»), il parvient néanmoins à transmettre la vibration nécessaire à tout film qui se respecte: cette résonance essentielle d’une œuvre avec notre présent.

Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque suisse

15/02/2015

La Suisse au service de l’Europe

meuf.jpgUne guerre a lieu sur notre continent. Depuis plus d’une année maintenant, l’Ukraine est à feu et à sang. Les stratégies pyromanes des uns et des autres ont conduit ce pays au bord du gouffre. Jusqu’à la déclaration de cessez-le-feu fragile, signée à Minsk ce jeudi. Au-delà du contenu de l’accord, au-delà de sa périlleuse mise en œuvre, la rencontre de Minsk est le seul signe positif que nous pouvions espérer. Un signe d’espoir pour les Ukrainiens, un signe aussi que l’Europe a repris son destin commun en main.
Paradoxalement, c’est la Suisse, pays non membre de l’Union européenne, qui a montré la voie, en plaidant depuis plus d’une année pour une résolution diplomatique du conflit et en refusant d’exclure la Russie des frontières politiques de l’Europe. L’Europe de la paix à laquelle la Suisse aspire et travaille, s’étend de Lisbonne à Vladivostok.
 
Le hasard de l’histoire nous a conduits à présider l’OSCE au moment de la crise ukrainienne. Et depuis lors, notre pays s’engage discrètement, mais obstinément en faveur d’une résolution pacifique de ce conflit. Cet effort est d’abord celui de nos diplomates qui méritent reconnaissance, tels Heidi Tagliavini qui a œuvré aux négociations de Minsk ou l’ambassadeur suisse à Berlin Tim Guldimann fin connaisseur de la Russie. C’est aussi bien sûr celui du conseiller fédéral Burkhalter qui n’a pas ménagé sa peine durant son année de présidence pour maintenir un dialogue entre Russes, Ukrainiens et Occidentaux.
Les parlementaires ne sont pas restés inactifs non plus. A Strasbourg, mes collègues Andreas Gross et Luc Recordon ont cherché, en vain hélas, à freiner les ardeurs vengeresses de certains conservateurs anglais et français pour préserver à l’Assemblée du Conseil de l’Europe une dernière enceinte de dialogue et d’échanges. Dans cette guerre où la propagande utilisée de part et d’autre rend difficiles la compréhension des enjeux et les perceptions des uns et des autres, il est essentiel d’écouter, de prendre le temps de comprendre, de faire valoir nos arguments et de défendre nos valeurs par la discussion plutôt que par la diatribe guerrière. En allant à Moscou, puis à Berlin avec une délégation de parlementaires à la rencontre de nos collègues russes et allemands, j’ai pu constater à quel point le rôle de notre pays avait été apprécié. Aux yeux des Russes, la Suisse reste un partenaire de discussion. La confiance n’est pas entamée. Notre neutralité est respectée à défaut d’être totalement comprise. Notre système politique les intéresse, notre fédéralisme les intéresse, notre diplomatie des bons offices les intéresse. Nos critiques ne sont pas considérées comme des ruptures de dialogue. A Berlin aussi, les parlementaires ont salué l’engagement de la Suisse et des spécialistes mis à disposition pour la désescalade du conflit ukrainien. Pour nos collègues allemands, l’espoir d’une pacification durable des relations entre l’Europe et la Russie réside dans la troïka actuellement à la tête de l’OSCE. Par un deuxième heureux coup du sort, la Suisse (comme présidence sortante) est désormais accompagnée de la Serbie, présidente en titre et de l’Allemagne qui assumera cette tâche en 2016. Un pays neutre, un pays proche de la Russie, un pays de poids au sein de l’Europe, le destin a bien choisi ses ambassadeurs.
 
L’accord de Minsk ce jeudi ne sonne pas la fin des hostilités. L’incandescence du conflit ukrainien nécessite une vigilance diplomatique et politique permanente. Mais la sécurité en Europe passe obligatoirement par une pacification de l’Ukraine et de nos relations avec la Russie. Le choix ici n’est pas entre pro ou anti-Russes, encore moins entre pro ou anti-poutiniens. Il est entre la voie de la paix et celle de la guerre.
 
Géraldine Savary, Conseillère aux Etats (PS/VD)

08/02/2015

Défense et illustration de DSK

FAVRE-84.jpgDominique Strauss-Kahn a encore d’importants moyens financiers, malgré de graves déconvenues récentes avec un partenaire discutable, Thierry Leyne, qui s’est suicidé à Tel-Aviv le 23 octobre dernier.
Il dispose de plusieurs excellents avocats, nul besoin pour lui qu’on vienne à sa rescousse.
 
Soyons aussi très clair. DSK est franchement coupable d’une chose: il s’est cru longtemps intouchable. Ce personnage est totalement immodeste: il pensait que son pouvoir, son statut de star de la finance et de la politique le protégeraient de Nafissatou Diallo, des dames dites du Carlton, de Tristane Banon et de Marcela Iacub.
 
Plusieurs témoignages montrent bien son intérêt troublant, ses déviances pour la sodomie, les partouzes – à sa manière – avec jusqu’à huit femmes! Des relations de mauvais goût, voire carrément glauques, alors qu’une majorité de Français le voyaient président à la place de notre amateur de sorties en scooter.
 
Mais, finalement, où est le problème, tant qu’il entreprend des adultes consentantes? N’est-ce pas plutôt la justice française qui baigne dans la pudibonderie?
 
Tout commence en 1946. Marthe Richard, ancienne prostituée devenue conseillère de Paris, réussit à obtenir la fermeture des maisons closes. De son côté, Nicolas Sarkozy met en place en 2003 des lois réprimant le racolage, suivi par Najat Vallaud-Belkacem, qui s’engage dans une campagne prohibitionniste de la prostitution. Pour quels résultats! Les belles de nuit ou de jour et leurs clients s’en vont, en force, en Espagne, en Suisse, en Allemagne, voire en Belgique.
 
Peinant à réformer les aspects économiques de l’Etat, les gouvernements successifs font des effets de manches avec les questions sociétales. De la poudre aux yeux…
 
Que penser de cette vision française si hypocrite du «plus vieux métier du monde»? Certes, nous condamnons tous le côté inacceptable et sordide des fameux souteneurs qui contraignent une partie de ces dames. C’est de l’esclavage. Mais la vérité, que les enquêtes sérieuses démontrent, est qu’une grande partie des filles de joie, sous nos latitudes, ont choisi cette activité et n’ont pas de maquereau.
 
Il est aussi admis aujourd’hui que la prostitution aide de nombreux hommes à réguler leurs pulsions, à éviter ainsi l’effondrement de leur mariage, ou même permet de ne pas dévier vers des agressions sexuelles. Les interdits sont contre-productifs.
 
Comme dans d’autres domaines, l’Hexagone est atteint d’une «légiférite» obsessionnelle. L’échangisme y est répandu. Mais on s’acharne contre DSK en l’accusant de proxénétisme aggravé, sans peur du ridicule. Chez nous, un quotidien comme «Le Matin», et il faut le saluer, n’a pas ce genre de pudibonderie.

D’où peut venir cette pruderie alors que, dans tous les pays voisins de la France, qui ne sont pas déséquilibrés, les juges ne s’embarqueraient pas pendant des semaines dans une telle
bouffonnerie. On en vient à punir des rapports consentis, même s’ils sont immoraux,
qui ne dérangent personne tant qu’ils restent dans la sphère privée. Que vive la liberté individuelle, plutôt que l’Etat fouineur et répressif.

Sans parler ici d’un éventuel complot politique contre DSK!

Pierre-Marcel Favre, éditeur.

01/02/2015

La BNS a éloigné la Suisse de l’Europe

Voici quinze jours que la BNS a abandonné à la surprise générale le taux plancher de 1,20 euro pour 1 franc suisse qu’elle défendait avec une inébranlable constance depuis le 6 septembre 2011. Sur les marchés depuis, un franc vaut peu ou prou un euro.
Il est encore tôt pour analyser ce brusque changement de cap. Il faudra des mois, plus
vraisemblablement même une à deux années pour en évaluer toutes les conséquences, juger si c’est ou non à bon escient que la BNS a retiré à l’économie suisse la béquille qu’elle lui
avait fournie.
BROULIS_A_UTILISER.jpgJe crois néanmoins possible de faire quelques constats. Le premier est celui de l’indépendance confirmée et assumée de la BNS. Elle fonctionne bien comme «le régulateur suprême et désintéressé» que saluaient les autorités politiques lors de son inauguration en 1907. En soi c’est une bonne nouvelle car une Banque nationale sous influence aura toujours tendance
à se montrer trop accommodante, à remettre au lendemain les efforts à exiger de l’économie. Le taux plancher devait être provisoire, sa fin était inscrite dans son introduction et la BNS
assoit sa crédibilité en y renonçant.
Le second constat c’est qu’en agissant ainsi la BNS a fait un choix souverainiste. En arrimant le franc à l’euro, elle avait de facto rapproché la Suisse de son premier marché d’exportation, celui qui nous apporte un franc sur deux. Depuis quinze jours ce lien est rompu. Pour un temps au moins, jusqu’à ce que – peut-être – un taux de change plus confortable s’installe, la Suisse s’éloigne de l’Europe, et se contraint à aller chercher plus loin les parts de marché que
la brusque appréciation de sa monnaie va lui faire perdre chez ses voisins les plus proches.
Cette valse-hésitation m’étonne. Je ne nie pas que des réserves d’euros de l’ordre de 200 milliards soient impressionnantes. Je n’oublie pas qu’elles étaient promises à gonfler encore vu l’injection de monnaie que préparait, et qu’a désormais décidée, la Banque centrale européenne (60 milliards par mois durant 18 mois au moins). Mais je pense qu’il était possible de rester dans une logique européenne et de protéger cette valeur. Ç’aurait été la piste d’un fonds souverain, tel que le pratique la Norvège qui y met les ressources de son pétrole (plus de 800 milliards à ce jour). Investi dans des infrastructures et des sociétés, il aurait matérialisé notre imbrication économique à l’Europe, participé à son redressement.
C’est l’Alleingang qui a été choisi. Il promet des temps plus durs à notre économie,
en particulier aux sociétés et d’abord au PME tournées vers l’exportation. Nous savons
que l’industrie des machines, le tourisme, mais aussi l’immobilier et plus généralement
les caisses de pensions vont souffrir. D’autres branches, à commencer par celles qui sont
importatrices, vont profiter du niveau élevé du franc. A mon sens quelque 40% des sociétés
y perdront, 40% y gagneront et 20% seront peu affectées. Comment cela se traduira-il
en points de croissance? Quelle influence cela aura-t-il sur les finances et les budgets publics?
Il me paraît difficile de le dire maintenant.
Il s’agit donc de ne pas surréagir en appelant à des plans de relance ou à des coupes drastiques. Il est en particulier malsain d’agiter le spectre de baisses de salaires alors que la consommation intérieure devient un ressort plus nécessaire que jamais.
Il importe en revanche d’être absolument efficient au niveau de nos conditions-cadres, et là les pouvoirs publics ont un rôle à jouer. A nous de réformer rapidement la fiscalité des entreprises (RIE III). Evitons enfin de compliquer encore la vie des entrepreneurs, par exemple avec un impôt fédéral de 20% sur les grosses successions, qui pénaliserait lourdement la transmission des sociétés.
 
Pascal Broulis
Ministre vaudois des Finances
 

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