22/03/2015 10:58 | Lien permanent | Commentaires (0)

Prendre des risques

Aebischer%20Patrick.jpgA quoi servent les hautes écoles? Cela fait plus de quinze ans que je me pose cette question, et la réponse n’est pas triviale. Une école polytechnique doit former les scientifiques, les ingénieurs et architectes qui contribueront au développement de notre pays, apporter des solutions aux problèmes de notre société et favoriser la création d’emplois. Telles sont nos trois missions: enseignement, recherche et transfert de technologies.
Mais comment réaliser au mieux ces missions? Faut-il se battre pour être les meilleurs?
A quel rythme faut-il grandir? Pourquoi participer à de grands projets tels qu’Alinghi, Solar Impulse ou le Human Brain Project, concevoir des habitations et des transports consommant le moins possible, développer des nouvelles sources d’énergie durables et renouvelables, imaginer des formations accessibles à tous (MOOCs)? Est-il utopique de rêver d’un monde meilleur pour nos enfants?

 

Au fond, il serait bien plus simple d’attendre année après année la manne de la Berne fédérale et utiliser cet argent au mieux. Tranquillement. Attendre que les budgets se suivent et les dépenser, certes correctement, mais sans prendre de risques. Mais où en serions-nous aujourd’hui si nous avions pratiqué ainsi? Peut-être quelque part vers la moitié du chemin. Une belle école, de qualité certes, mais avec moins de professeurs brillants, moins d’étudiants motivés, moins d’ambition dans les projets. Et une capacité nettement moindre, aujourd’hui, à développer ce monde meilleur.

 

Au lieu de cela, nous avons saisi des opportunités et osé prendre des risques. Nous avons fait le pari de collaborer avec des femmes et des hommes, souvent d’anciens étudiants de l’EPFL, qui ont réussi et ont envie de rendre à leur alma mater. Collaborer avec des entreprises, qui croient dans le projet EPFL et veulent s’y associer. Cherchent-ils à influencer la recherche, s’arroger des droits extraordinaires, faire de l’argent sur le dos des contribuables suisses? Non, bien sûr. Ils voient ce que nos chercheurs imaginent et développent, ils voient la jeunesse remplir chaque année les auditoires et se passionner pour de nouvelles idées. Et ils veulent contribuer à cette dynamique. Ils se disent que leur argent peut servir, peut être investi et mener à des innovations créatrices d’emplois. Ils veulent se rapprocher de la recherche fondamentale, mais en aucun cas dicter à notre Ecole et à nos scientifiques – ô combien libres – ce qu’ils devraient faire, sachant que ce serait totalement contre-productif.

 

Aujourd’hui, une grande part de notre financement externe est constituée de fonds dit «compétitifs». Ce sont des fonds pour lesquels les chercheurs doivent se battre, qu’ils obtiennent grâce à l’originalité et à l’excellence de leurs travaux. Que ce soit dans le cadre du Fonds national suisse de la recherche scientifique ou des fonds européens, l’EPFL n’est jamais seule sur les rangs, et c’est tant mieux: une telle compétition est saine.

 

Attention, il ne faut cependant pas se tromper d’échelle. Nous avons certes développé des collaborations avec l’économie privée, mais nous restons d’abord une institution publique et fière de l’être. J’estime au plus haut point la confiance qui nous est accordée en nous octroyant l’argent des citoyens. Et je comprends que nous soyons contrôlés, c’est bien normal. Nous sommes ainsi audités de manière quasi constante, dans le cadre du Domaine des EPF et du Contrôle fédéral des finances. Mais, parfois, je m’étonne de tant de doutes et de suspicion quant à nos objectifs. Nous voulons le meilleur, pour nos étudiants, pour la région et pour le pays. Et pour l’atteindre, il faut pouvoir prendre des risques. Mesurés, quantifiés, contrôlés, mais des risques tout de même.

A défaut, le risque principal serait de passer à côté des opportunités qui contribueront au bien de nos étudiants, du pays et de la société. C’est ainsi que je conçois la responsabilité que j’ai eu l’honneur de porter depuis quinze ans.
 
Patrick Aebischer

Président de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne

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