29/03/2015

Livres sur ordonnance

Que les livres soient PAYOT.jpgsouvent utilisés par les parents ou les pédopsychiatres comme outil thérapeutique pour les enfants confrontés à des situations difficiles est un fait connu. Mais de plus en plus, le livre est aussi «prescrit» pour des adultes par des médecins généralistes, psychanalystes et autres soignants, en particulier face aux cas de dépression ou de burn-out. On parle de «bibliothérapie». Proust déjà, dans «De la lecture», affirmait que les livres «jouent un rôle analogue à celui des psychothérapeutes auprès de certains neurasthéniques».
 
Si cette pratique est largement répandue dans les pays anglo-saxons, avec une palette large à disposition, de la poetry therapy à la novel cure, elle s’affirme plus timidement dans les pays francophones, où les praticiens rechignent à reconnaître préférer prescrire des livres à des médicaments dans de nombreux cas. Certains médecins, pourtant, admettent que les médicaments sont utiles en cas d’urgence, mais que le livre est plus à même d’aider un patient à «trouver le chemin», surtout quand le patient en question est réticent face à une thérapie.
On ne parle pas ici des livres de développement personnel ou de tous ceux ressortant du «bonheurisme», mais bien de littérature de fiction. Grand ami de Stefan Zweig, Sigmund Freud lui-même reconnaissait que la littérature permettait de sonder l’âme humaine. Et la lecture (indispensable à nos yeux) de l’œuvre d’un Balzac, par exemple, dépeindra utilement tous les travers et ressorts de l’âme humaine.
 
Le professeur Corcos, chef de service d’un département de psychiatrie de l’adolescent et des jeunes adultes à Paris, organise quant à lui des lectures d’œuvres littéraires devant des internes et médecins, convaincu que «l’œuvre littéraire peut permettre au médecin de ressentir l’émotion et de mieux lire les histoires symptomatiques de ses patients». Il affirme même que, pour comprendre l’adolescence (un vrai défi!), la lecture de «L’attrape-cœur» de Salinger, du «Grand Meaulnes» d’Alain-Fournier ou de «Malika» de Valérie Valère est «infiniment supérieure à bon nombre de traités de psychiatrie»! Le professeur Corcos sait de quoi il parle, puisque c’est après avoir lu «Les chants de Maldoror» de Lautréamont, que lui avait fait découvrir son premier patient atteint de schizophrénie, qu’il a commencé à pouvoir le comprendre.
 
Après plusieurs années passées à animer des conférences sur le sujet, la romancière Régine Detambel, kinésithérapeute de formation, a récemment choisi de développer un volet plus concret de son approche. Elle organise dorénavant des stages de «bibliothérapie créative», expérience qu’elle raconte dans «Les livres prennent soin de vous» (Actes Sud). Elle s’inspire notamment du travail de Marc-Alain Ouaknin, auteur de «Bibliothérapie - Lire, c’est guérir», un auteur dont je recommande vivement la lecture de «Lire aux éclats» (tous deux aux Editions du Seuil) et de celui du philosophe Paul Ricœur.
 
«Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire?» écrivait Kafka. Cette thérapie «de choc», qui octroie une fonction utilitaire au livre pour tout un chacun (sans être pour autant atteint d’une pathologie particulière officiellement déclarée ou reconnue), montre bien que l’acte de lecture, y compris d’œuvres de l’imaginaire, au-delà du simple divertissement, joue un rôle non négligeable dans notre équilibre mental (ou dans sa recherche).
Alors, que la vie vous soit facile ou que vous ayez un méchant «coup de blues», rendez-vous chez votre pharmacien/libraire: il a les remèdes qu’il vous faut!

Pascal Vandenberghe
Président-Directeur général Payot Librairie

22/03/2015

Prendre des risques

Aebischer%20Patrick.jpgA quoi servent les hautes écoles? Cela fait plus de quinze ans que je me pose cette question, et la réponse n’est pas triviale. Une école polytechnique doit former les scientifiques, les ingénieurs et architectes qui contribueront au développement de notre pays, apporter des solutions aux problèmes de notre société et favoriser la création d’emplois. Telles sont nos trois missions: enseignement, recherche et transfert de technologies.
Mais comment réaliser au mieux ces missions? Faut-il se battre pour être les meilleurs?
A quel rythme faut-il grandir? Pourquoi participer à de grands projets tels qu’Alinghi, Solar Impulse ou le Human Brain Project, concevoir des habitations et des transports consommant le moins possible, développer des nouvelles sources d’énergie durables et renouvelables, imaginer des formations accessibles à tous (MOOCs)? Est-il utopique de rêver d’un monde meilleur pour nos enfants?

 

Au fond, il serait bien plus simple d’attendre année après année la manne de la Berne fédérale et utiliser cet argent au mieux. Tranquillement. Attendre que les budgets se suivent et les dépenser, certes correctement, mais sans prendre de risques. Mais où en serions-nous aujourd’hui si nous avions pratiqué ainsi? Peut-être quelque part vers la moitié du chemin. Une belle école, de qualité certes, mais avec moins de professeurs brillants, moins d’étudiants motivés, moins d’ambition dans les projets. Et une capacité nettement moindre, aujourd’hui, à développer ce monde meilleur.

 

Au lieu de cela, nous avons saisi des opportunités et osé prendre des risques. Nous avons fait le pari de collaborer avec des femmes et des hommes, souvent d’anciens étudiants de l’EPFL, qui ont réussi et ont envie de rendre à leur alma mater. Collaborer avec des entreprises, qui croient dans le projet EPFL et veulent s’y associer. Cherchent-ils à influencer la recherche, s’arroger des droits extraordinaires, faire de l’argent sur le dos des contribuables suisses? Non, bien sûr. Ils voient ce que nos chercheurs imaginent et développent, ils voient la jeunesse remplir chaque année les auditoires et se passionner pour de nouvelles idées. Et ils veulent contribuer à cette dynamique. Ils se disent que leur argent peut servir, peut être investi et mener à des innovations créatrices d’emplois. Ils veulent se rapprocher de la recherche fondamentale, mais en aucun cas dicter à notre Ecole et à nos scientifiques – ô combien libres – ce qu’ils devraient faire, sachant que ce serait totalement contre-productif.

 

Aujourd’hui, une grande part de notre financement externe est constituée de fonds dit «compétitifs». Ce sont des fonds pour lesquels les chercheurs doivent se battre, qu’ils obtiennent grâce à l’originalité et à l’excellence de leurs travaux. Que ce soit dans le cadre du Fonds national suisse de la recherche scientifique ou des fonds européens, l’EPFL n’est jamais seule sur les rangs, et c’est tant mieux: une telle compétition est saine.

 

Attention, il ne faut cependant pas se tromper d’échelle. Nous avons certes développé des collaborations avec l’économie privée, mais nous restons d’abord une institution publique et fière de l’être. J’estime au plus haut point la confiance qui nous est accordée en nous octroyant l’argent des citoyens. Et je comprends que nous soyons contrôlés, c’est bien normal. Nous sommes ainsi audités de manière quasi constante, dans le cadre du Domaine des EPF et du Contrôle fédéral des finances. Mais, parfois, je m’étonne de tant de doutes et de suspicion quant à nos objectifs. Nous voulons le meilleur, pour nos étudiants, pour la région et pour le pays. Et pour l’atteindre, il faut pouvoir prendre des risques. Mesurés, quantifiés, contrôlés, mais des risques tout de même.

A défaut, le risque principal serait de passer à côté des opportunités qui contribueront au bien de nos étudiants, du pays et de la société. C’est ainsi que je conçois la responsabilité que j’ai eu l’honneur de porter depuis quinze ans.
 
Patrick Aebischer

Président de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne

15/03/2015

Une piste aux étoiles pour les vins vaudois

KELLER_1.jpgDepuis mon arrivée à la présidence de l’Office des vins vaudois, je n’ai de cesse de rechercher et de mettre en œuvre des solutions créatives et percutantes, au-delà de la routine des campagnes d’affichage ou d’annonces à travers les médias. Le vin étant un produit festif et convivial, il m’est rapidement apparu qu’une des pistes était de l’associer à de grands événements rassembleurs. C’est ainsi qu’en 2014, les vins vaudois se sont affichés à la Coupe du monde de football au Brésil. Cette année, dans le cadre de l’Exposition universelle de Milan, ils seront servis durant tout le mois de septembre au Swiss Corner, un bar à vins chic et branché. Ces manifestations emblématiques et grand public sont l’occasion d’affirmer à l’étranger l’existence du vin vaudois, associée à une image haut de gamme.
 
Haut de gamme? L’édition du 27 février de «The Wine Advocate» de Robert Parker distingue 32 vins vaudois sur 41 suisses avec 84 à 92 points, contre 9 (de 83 à 88) pour l’ensemble des autres cantons. La spectaculaire amélioration de la qualité de nos crus mérite donc amplement une promotion plus décapante et plus offensive. D’ailleurs, notre prochain slogan, «Le monde s’incline devant les vins vaudois», va claquer comme un drapeau au vent du large.
La reconnaissance par une référence mondiale doit aussi nous inciter à en faire plus en Suisse même. Rappelons qu’il a fallu surmonter la passivité des Vaudois dans la mise en valeur de leurs propres produits: depuis 2013, nous sommes donc associés au Festival de Jazz de Montreux et depuis 2014 au Lausanne Hockey Club. Sur le plan national, il s’agit de rappeler la typicité et l’excellence de nos crus, et de donner l’envie de privilégier un produit de caractère, plus exclusif, qui fait partie intégrante de la culture et de l’art de vivre de notre pays.
 
A la recherche d’événements populaires, festifs et couvrant l’ensemble du pays, j’ai rapidement flairé la piste – c’est le cas de le dire – du Cirque Knie, qui donne quelque 350 représentations à l’échelle nationale, réparties sur une quarantaine de lieux d’accueil, dont plus de 60% en Suisse alémanique. Comme le cirque, le vin présente une dimension magique qui fascine et réjouit tout à la fois. De plus, j’avais envie qu’à l’instar du cirque, le vin soit présenté au public comme un produit joyeux, décontracté, jubilatoire. J’ai donc pris contact avec la famille Knie, et nous sommes très vite tombés d’accord pour une collaboration, qui sera pour les vins vaudois l’événement de l’année 2015. Nos crus avaient pris l’habitude de s’envoler pour l’Asie: le Japon, Shanghai et Hongkong où ils ont gagné, la semaine dernière au bar du 118e étage du Ritz Carlton, une altitude conforme à leur valeur lors d’un événement organisé conjointement avec Suisse Tourisme, le Montreux Jazz Festival et Art Basel. De fin mars à novembre 2015, ils sillonneront la Suisse en tournée dans les roulottes de notre cirque national, à la rencontre de près de 700 000 spectateurs potentiels.
 
Et si l’association du cirque et des crus vaudois peut paraître un peu détonnante, voire farfelue, je suis certain que le succès sera une nouvelle fois au rendez-vous, même si pour cela, Pierre Keller doit faire lui-même le clown sur la piste à l’occasion, fidèle à sa devise désormais connue: ne jamais se prendre au sérieux, mais tout faire sérieusement.
 
Pierre Keller
Président de l'Office des vins vaudois

08/03/2015

Ukraine: ouverture du marché de l’information

Despot.jpgLa scène se passe à l’aéroport de Donetsk au deuxième jour du cessez-le-feu de février. Ian Pannell, de la BBC, explique face à la caméra que les tirs continuent et qu’ils sont «surtout sortants». Autrement dit, que les rebelles qui tiennent cette position violent l’accord. En arrière-plan, pourtant, les détonations «entrantes» se rapprochent jusqu’à ce qu’un obus éclate à quelques mètres des journalistes, les obligeant à décamper. En voix off, le reporter conclut que les prorusses «bombardent leur propre territoire». Sur le canal YouTube de BBC News, la séquence est assassinée de commentaires moqueurs.
 
Cet épisode tragicomique montre l’imperméabilité du mainstream médiatique aux intrusions de la réalité dans le conflit ukrainien. Même sans exclure a priori la possibilité d’une provocation, illustrer une thèse par des images qui la démentent aussi radicalement est plus que contre-productif: cela témoigne, comme dans la Pravda des années Brejnev, d’une absence caractéristique du souci de crédibilité.
 
Pendant qu’on charge les rebelles de ce qu’ils ont fait et pas fait, avec «notre» camp, celui de Kiev, on fait l’inverse, niant des turpitudes que lui-même ne cache pas. Tandis que la plupart de nos médias s’emploient à atténuer le rôle des néonazis en Ukraine, l’ambassadeur ukrainien en Allemagne déclare dans un talk-show de grande écoute qu’ils sont contrôlés et coordonnés par le gouvernement. De fait, les extrémistes ont obtenu des postes clés dans la sécurité d’État et constituent le fer de lance des forces armées, auxquelles 80% des mobilisés refusent de se rallier. Pendant ce temps, on se contente de nous répéter, ici, qu’ils n’ont qu’une présence symbolique au Parlement…
 
Le paradoxe, c’est que les médias occidentaux se crispent dans leur manichéisme au moment même où le monopole de la narration sur les théâtres de crise leur échappe. La Russie a ainsi lancé ces dernières années une télévision internationale, RT, qui est devenue la deuxième source d’information étrangère des Américains, talonnant la BBC. Elle lui a récemment adjoint un canal Internet plus branché, Sputnik, qui diffuse également en français. Les deux chaînes s’intéressent aussi aux questions sensibles du monde occidental, tels les abus policiers, la corruption, les problèmes communautaires – mais aussi aux mystères de la science ou aux découvertes de la NASA. S’attachant ainsi la confiance du public via des sujets qui le concernent de près, et que ses médias habituels, souvent, ne couvrent pas. M. Kerry vient de demander au Congrès une rallonge urgente de 700 millions pour faire barrage à cette déferlante.
 
Mais il y a pire. Dans la guerre d’Ukraine, tout est filmé. Quiconque a un smartphone est reporter de guerre. Nous disposons ainsi de milliers d’heures de témoignages chaotiques et bruts sur YouTube qui racontent une histoire tout autre du conflit ukrainien. On découvre ainsi un événement clé (googler: Korsun pogrom). Au lendemain du renversement de Maïdan, le 22 février, cinq cents manifestants criméens prorusses revenaient chez eux lorsqu’ils furent arrêtés sur l’autoroute par un barrage extrémiste coordonné. Autocars incendiés, vitres mitraillées, hommes battus et humiliés pendant huit heures, une dizaine d’exécutions… Aucun média occidental n’a diffusé ces images. Le traumatisme que ce pogrom a engendré dans toute la Crimée explique son «oui» massif à la Russie du 18 mars bien mieux que les théories éculées de manipulation russe qu’on nous a servies.
 
Un mathématicien français, Michel Segal, vient de publier une étude sur ce «Tchernobyl médiatique». Son livre, «Ukraine, histoires d’une guerre» (Ed. Autres Temps), est littéralement renversant. A lire d’urgence!
 
Slobodan Despot, Editeur.

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