05/04/2015 09:52 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cercle, dimanche

Eloge de la paix confessionnelle

bender.pngPour protéger la tolérance religieuse qui règne en Suisse depuis près de 150 ans, mieux vaut tabler sur l’humanisme, même si cette voie est difficile.

Depuis près de 150 ans, la Suisse n’a plus connu de grave crise entre l’Etat et les Eglises. La paix confessionnelle règne. L’heure est à l’œcuménisme entre protestants et catholiques, au respect des juifs, des musulmans, des bouddhistes, et des athées. La religion ne divise plus. Alors, nos compatriotes seraient-ils devenus des modèles de tolérance?

Deux mouvements profonds ont construit cette paix. D’abord, les libertés de conscience et de croyance, inscrites dans les constitutions dès 1848, ont déployé leurs effets bienfaisants et dompté l’ardeur des zélotes. Dans les cantons mixtes notamment. Les brassages de population, l’immigration, le métissage des cultures y ont aussi contribué, comme le souvenir des fanatismes et des horreurs des guerres de religion. Désormais, la démocratie pluraliste, la loi civile s’imposent à tous. Contemplant cette œuvre, nous serions tentés de verser dans la suffisance. D’oublier par exemple qu’en Valais l’impôt ecclésiastique facultatif tarde à prendre forme et que les clergés reconnus par l’Etat sont rémunérés sur les deniers publics, comme s’ils étaient les «administrateurs officiels de Dieu» selon le mot cruel de Heinrich Böll. Situation ambiguë à laquelle il conviendra de remédier, les non-croyants, les musulmans… et les personnes morales étant obligés de financer un culte étranger. Même les contribuables gravitant dans l’orbite d’Ecône, au loin de l’Eglise catholique-romaine, paient pour la gloire de Dieu en quelque sorte.

Ensuite, les Eglises établies ne cultivent plus un esprit de conquête, ne revendiquent ni l’exclusive ni la suprématie. Le cléricalisme a entraîné dans sa chute son meilleur ennemi, l’anticléricalisme! On ne confond plus la vitalité de la foi avec le nombre d’âmes participant à des rites religieux qui souvent s’apparentent à des fêtes sociales, telles les processions de la Semaine sainte ou de la Fête-Dieu. A la dissolution silencieuse des fidélités paroissiales s’ajoute le rejet d’une partie des comportements et des croyances prescrits par le magistère. On va jusqu’à trier les dogmes, comme dans un supermarché de la foi!

Ainsi, le tableau, pas si rose en vérité, ne heurte pas trop. A la condition toutefois de surmonter deux obstacles à l’avenir: les rapports avec les non-croyants et avec les nouvelles religions. Pour les premiers, pas de condescendance qui ferait douter de leur sincérité et de leur liberté! Pour les seconds, ces centaines de milliers de Suisses musulmans et de musulmans en Suisse, quand bien même la politique internationale exaspère à juste titre nos préventions envers l’islamisme, – ainsi le sort tragique des chrétiens d’Orient –, rien ne parle en faveur d’une discrimination générale. Mieux vaut dès lors emprunter la voie difficile de l’humanisme, fondé sur le partage de valeurs communes, qui voit en chaque être un être égal en dignité, plutôt que de s’abandonner aux préjugés. Continuer à bâtir en ce pays la paix confessionnelle, c’est traiter les problèmes dans les cantons et les communes. Ne pas céder à la joie mauvaise des débats abstraits sur la valeur relative des religions, ni «nationaliser» les questions concrètes par des initiatives identitaires, d’apparence chrétienne ou patriotique. Le fédéralisme demeure le meilleur rempart contre l’intolérance, car il calque la loi sur les mœurs. Ce qui est bon à Genève ne le sera peut-être pas à Evolène! Réglons les cas au quotidien, avec pragmatisme, dans une Suisse une et diverse. Faisons nôtre cet enseignement d’Umberto Eco, dans l’esprit du pape François et du théologien réformé Karl Barth: «Dans les conflits de Foi, ce qui doit prévaloir, c’est la Charité et la Prudence.» («Croire en quoi? Dialogue avec le cardinal de Milan Carlo Maria Martini», Rivages poche, 1998.)

Philippe Bender, Historien

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