12/04/2015 09:21 | Lien permanent | Commentaires (0)

Autocensure

FAVRE-84.jpgAu XVIIIe, au XIXe siècle et au moins jusqu’à la première partie du XXe, on pouvait, en Europe, presque tout écrire, à quelques exceptions près. On en est loin. Des lois limitent l’expression pour peut-être le meilleur et parfois le pire. Mais ce qui est extrêmement inquiétant aujourd’hui, c’est l’autocensure que pratiquent les journalistes, les chroniqueurs, les politiciens et même tout un chacun.
 
Certes, on peut honnêtement se poser la question si le plaisir de dessiner certaines caricatures vaut autant de morts. Dans le cas des musulmans extrémistes, la situation est particulièrement grave, parce que des déclarations, des écrits, des dessins, des livres ne sont pas nécessairement contestés en justice, mais valent une condamnation à mort. Si l’affaire de Charlie Hebdo est toute récente, elle a été précédée par celle du journal danois Jyllands-Posten, qui fait que l’auteur de ces dessins, Kurt Westergaard, gravement menacé, est constamment sous protection depuis lors. En 1989 déjà, Salman Rushdie était l’objet d’une fatwa. Il faut rappeler que deux de ses traducteurs, le Japonais Hitoshi Igarashi et l’Italien Ettore Capriolo, ont été assassinés. Et d’autres exemples abondent.
 
Peut-on imaginer quel est l’état d’esprit de tous les artistes et autres auteurs qui oseraient écrire quelques lignes susceptibles d’amener des barbus à les tuer, voire, par la même occasion, mettre en danger leur famille, leurs proches, etc.? On est plus au bon vieux temps où Voltaire pouvait écrire en 1763 son «Traité de la tolérance», ou mieux, en 1753 «Le fanatisme, ou Mahomet le prophète», réédité récemment par Hachette Livre. Ouvrage pratiquement impubliable en 2015. Pour l’Islam, les coups étaient très rudes.
 
Mais, de manière beaucoup plus légère, on voit la même tendance à l’autocensure, presque partout. L’ex-général, premier ministre de Thaïlande, Prayuth Chan-ocha, après un putsch, menace clairement, les plus petits écarts des journalistes. Les despotes, assez mal éclairés, de partout dans le monde, sont en chasse de tout ce qui peut les déranger. A part, curieusement, quelques présidents dictateurs africains qui tolèrent des journaux plus ou moins humoristiques, très agressifs contre le pouvoir en place.
Chez nous, les choses sont beaucoup plus feutrées. Mais il y a des phénomènes tout à fait surprenants. Ce sont, par exemple, les quelques quasi intouchables. Il y a ainsi une liste, de «people», qui peuvent faire ou dire n’importe quoi. La presse en général ne les attaquera jamais. Proposez vous-même la liste de ces personnalités taboues. Vous verrez!
 
Et nombreux sont ceux qui se disent: «Attention, celle-là/celui-là pourra m’être utile un jour.» C’est même devenu, dans certains cas, un simple réflexe. On a ou on veut oublier des incidents, des fâcheries du passé. On ne retient que la partie positive.
 
D’autre part, nous avons tous de grands amis dans les minorités, qui tentent d’imposer leur point de vue. Au hasard, pour donner un exemple, les Arméniens ou ceux qui leur sont proches. Ils soutiennent un parallèle entre la Shoah et leur propre génocide par l’Empire ottoman et font feu de tout bois, pour légitimer leur lecture historique par le plus de parlements possible.
 
De nombreux partis, syndicats, associations, etc., font tout pour influencer les journalistes et les décideurs. Tout est bon: lettres de lecteurs télécommandées, interventions dans un maximum de forums, téléphones, mails insistants, qui visent à mettre le plus possible mal à l’aise les gens influents et les amener à ne s’exprimer qu’avec la plus grande prudence, afin d’éviter les foudres de ces intervenants déterminés.
On ne changera pas ce tableau de sitôt: l’autocensure est appelée à progresser!
 
Pierre-Marcel Favre, éditeur

Les commentaires sont fermés.