26/04/2015

Peur de l'islam?

JEAN_Romaine.jpgL’islam fait peur, inutile de s’en cacher. La courbe de la méfiance à l’égard des musulmans grimpe au rythme des attentats. C’est injuste, c’est choquant, mais c’est ainsi. Pas d’amalgame, nous dit-on! Saint Amalgame, protégez-nous! Il n’empêche, dans l’esprit de beaucoup, le lien se fait.

La RTS a mis sur pied une semaine spéciale, sur ses différentes plates-formes, pour parler des musulmans de Suisse. Pourquoi maintenant? Pourquoi eux? Pourquoi braquer les projecteurs sur une communauté déjà sous pression?
 
Tout d’abord, pour rappeler quelques évidences.
Les 400 000 musulmans de Suisse sont des citoyens, avant d’être des musulmans. La Suisse, championne du monde du bonheur, a plutôt bien réussi son intégration et il n’y a pas plus de barbus agités dans nos rues que de chaisières dans nos paroisses. Pourtant, beaucoup d’entre eux vivent dans la douleur une actualité remplie d’otages égorgés, de victimes sacrifiées et de djihadistes acharnés. Ils nous l’ont dit durant nos enquêtes. Ils rasent les murs et voient les regards suspicieux. Le débat doit donc s’ouvrir. Et chacun, politiques, médias, intellectuels, religieux, peut apporter sa contribution à ce dossier miné.
 
Mais comment parler de l’islam en Suisse?
Certainement pas en laissant le champ libre aux seuls populistes, qui, après le triomphe des antiminarets en 2009, s’apprêtent à marcher sur le voile intégral. Victoire facile, car sans d’adversaires. Franchement, qui veut voir des burqas dans nos rues? Les populistes, laissons-leur cela, sont les seuls aujourd’hui à aller à la rencontre de nos peurs. Oui, il faut parler du rôle de l’islam dans nos sociétés. Voiles, piscines, place de la femme, il n’y a pas de mauvaises questions, il n’y a que de mauvaises intentions! Il faut s’emparer de ces dossiers qui sentent la poudre mais qui préoccupent.
 
Les médias ont aussi un rôle à jouer, eux qui relaient chaque jour le pire et l’enfer.
Et comment ne le feraient-ils pas? Encore un attentat déjoué, cette semaine à Paris, le sixième depuis Charlie Hebdo. Et, cette fois, ce sont des chrétiens que l’on visait. Nous! Effrayant. La presse n’a pas inventé les horreurs au nom d’Allah et les filières djihadistes.

Elle doit en parler, elle doit enquêter, en rappelant toutefois des évidences, encore: les musulmans sont les principales victimes de la terreur islamiste et de l’incohérence de la géopolitique, en Syrie, en Irak, en Libye. L’islam dans le monde est la religion du pauvre et de l’opprimé. Que cela soit dit et répété.
 
Les médias peuvent aussi relayer la vivacité du débat au sein même des communautés musulmanes. C’est ce que nous avons tenté de faire, cette semaine sur la RTS. Il faut entendre la présidente du Forum pour un islam progressiste, Saïda Keller-Messahli, Suissesse d’origine tunisienne, féministe, laïque, engagée et courageuse, rappeler qu’une guerre est ouverte. Non pas entre Occident et Orient, mais entre modernistes et rétrogrades, au sein même des sociétés musulmanes.

Il faut entendre l’imam de Berne, Mustafa Memeti, dénoncer l’obscurantisme. Sa mosquée vient d’intégrer la Maison des Religions à Berne, où se côtoient musulmans, juifs, bouddhistes, chrétiens. Il faut entendre le philosophe Abdennour Bidar s’interroger sur les racines de la terreur. Qui a pu enfanter
un tel monstre? Oui, le débat est vif et passionnant. L’islam, décidément, parlons-en!
 
Romaine Jean, rédactrice en chef de la rédaction société RTS

19/04/2015

Le bonheur

 

MECMEC.jpgIl fut un temps où le premier mot de grec qu’un touriste apprenait en arrivant dans le pays était Yassou. Littéralement, cela veut dire: à ta santé. Mais l’exclamation est aussi utilisée comme mot de bienvenue. Yassou, mon ami! Aujourd’hui, ce Yassou délicieux qui porte en lui le sens du partage de la Grèce a un concurrent sérieux: Enikiazété. A louer. Le visiteur qui arrive à Athènes et se rend au centre-ville voit ce mot affiché partout. Les appartements sont vides, les magasins ferment, et ceux qui tiennent le coup le font parce qu’ils ont la foi, ou parce que fermer leur coûterait plus cher que résister.

A l’époque d’avant l’Europe, et donc d’avant l’euro, les voitures coûtaient une fortune, l’inflation était galopante, et les taux hypothécaires délirants. Mais le pays était heureux. Les gens avaient leur chez-soi (la Grèce était l’un des pays européens à plus fort taux de propriétaires), et souvent les gens avaient aussi une maison de village, séquelle magnifique d’une tradition agricole. Il y avait du travail.
La dignité était partout. Aujourd’hui, des industries entières ont disparu, rayées de la carte par souci
de «rationalisation». Finie l’industrie cotonnière, biffée la transformation textile (elle qui inondait l’Europe de produits à valeur ajoutée), plus d’industrie pêchière, suite aux primes consenties aux pêcheurs pour qu’ils se sabordent. L’Europe, ses experts, ses schémas et ses fantasmes ont eu raison de la Grèce. Pour parachever les dégâts est venue l’idée de la monnaie unique. Il y aurait un euro et un seul. De
 
Dunkerque jusqu’à Tamanrasset, aurait dit de Gaulle. Par un coup de baguette magique, l’argent
ne coûtant soudain plus rien ou presque, le pays s’est lancé dans la consommation effrénée. Ses banques pouvaient emprunter en euros, elles y ont pris goût. Comment résister aux agios faciles? Puis est venue la crise, avec elle l’heure des comptes, et la Grèce est retombée dans ses vieux démons de pays occupé, comme elle l’était par les Turcs durant cinq siècles. Elle s’est mise à cacher. A tricher.
Et elle a perdu sur tous les tableaux. Prise dans une spirale de chômage et de déficit, elle s’est ruinée, s’est déconsidérée, et se retrouve dans la souricière. Désormais, il est de bon ton de la moquer.
 
Ce pays, dont la capacité au bonheur faisait l’admiration du monde entier, se retrouve à terre, sans avenir. Humiliés, les Grecs à qui l’on coupe le salaire. Hagards, ceux qui ont perdu leur travail et n’ont pas l’ombre d’une chance d’en retrouver un autre. Dégoûtés, les anciens, à qui on rabote les retraites. Perdus, les jeunes diplômés, chômeurs à plus d’un sur deux. Alors, ces études, ces efforts de la famille, c’était pour beurre?L’austérité… Elle n’avait pas pour propos de relancer la machine économique. C’était celle des prêteurs de deniers. Quand on doit de l’argent, on se serre la ceinture, disent ceux de Bruxelles, Mme Merkel en tête, ravis au fond que la Grèce tienne l’euro à des niveaux qui profitent à leurs industries exportatrices. L’austérité ne marchera pas. Elle n’a fait qu’amplifier la crise. Elle ne pourrait que la prolonger. Pour que le pays retrouve sa joie de vivre, il faut qu’il tire les conséquences de ses errements et sorte de l’euro, comme on quitte une maison où l’on n’a rien à faire. Qu’il revienne à la drachme, la dévalue très massivement, relance son tourisme et ses exportations Qu’il rende sa main-d’œuvre compétitive, cela intéressera les industriels européens. Il retrouvera travail, dignité et joie de vivre, dans une liberté assumée. Elefthéria i Thanatos, dit la devise de la petite île sur laquelle j’écris ces lignes. La liberté ou la mort.
 
Metin Arditi
Président de la Fondation Les Instruments de la paix-Genève. Ambassadeur de bonne volonté de l’Unesco

12/04/2015

Autocensure

FAVRE-84.jpgAu XVIIIe, au XIXe siècle et au moins jusqu’à la première partie du XXe, on pouvait, en Europe, presque tout écrire, à quelques exceptions près. On en est loin. Des lois limitent l’expression pour peut-être le meilleur et parfois le pire. Mais ce qui est extrêmement inquiétant aujourd’hui, c’est l’autocensure que pratiquent les journalistes, les chroniqueurs, les politiciens et même tout un chacun.
 
Certes, on peut honnêtement se poser la question si le plaisir de dessiner certaines caricatures vaut autant de morts. Dans le cas des musulmans extrémistes, la situation est particulièrement grave, parce que des déclarations, des écrits, des dessins, des livres ne sont pas nécessairement contestés en justice, mais valent une condamnation à mort. Si l’affaire de Charlie Hebdo est toute récente, elle a été précédée par celle du journal danois Jyllands-Posten, qui fait que l’auteur de ces dessins, Kurt Westergaard, gravement menacé, est constamment sous protection depuis lors. En 1989 déjà, Salman Rushdie était l’objet d’une fatwa. Il faut rappeler que deux de ses traducteurs, le Japonais Hitoshi Igarashi et l’Italien Ettore Capriolo, ont été assassinés. Et d’autres exemples abondent.
 
Peut-on imaginer quel est l’état d’esprit de tous les artistes et autres auteurs qui oseraient écrire quelques lignes susceptibles d’amener des barbus à les tuer, voire, par la même occasion, mettre en danger leur famille, leurs proches, etc.? On est plus au bon vieux temps où Voltaire pouvait écrire en 1763 son «Traité de la tolérance», ou mieux, en 1753 «Le fanatisme, ou Mahomet le prophète», réédité récemment par Hachette Livre. Ouvrage pratiquement impubliable en 2015. Pour l’Islam, les coups étaient très rudes.
 
Mais, de manière beaucoup plus légère, on voit la même tendance à l’autocensure, presque partout. L’ex-général, premier ministre de Thaïlande, Prayuth Chan-ocha, après un putsch, menace clairement, les plus petits écarts des journalistes. Les despotes, assez mal éclairés, de partout dans le monde, sont en chasse de tout ce qui peut les déranger. A part, curieusement, quelques présidents dictateurs africains qui tolèrent des journaux plus ou moins humoristiques, très agressifs contre le pouvoir en place.
Chez nous, les choses sont beaucoup plus feutrées. Mais il y a des phénomènes tout à fait surprenants. Ce sont, par exemple, les quelques quasi intouchables. Il y a ainsi une liste, de «people», qui peuvent faire ou dire n’importe quoi. La presse en général ne les attaquera jamais. Proposez vous-même la liste de ces personnalités taboues. Vous verrez!
 
Et nombreux sont ceux qui se disent: «Attention, celle-là/celui-là pourra m’être utile un jour.» C’est même devenu, dans certains cas, un simple réflexe. On a ou on veut oublier des incidents, des fâcheries du passé. On ne retient que la partie positive.
 
D’autre part, nous avons tous de grands amis dans les minorités, qui tentent d’imposer leur point de vue. Au hasard, pour donner un exemple, les Arméniens ou ceux qui leur sont proches. Ils soutiennent un parallèle entre la Shoah et leur propre génocide par l’Empire ottoman et font feu de tout bois, pour légitimer leur lecture historique par le plus de parlements possible.
 
De nombreux partis, syndicats, associations, etc., font tout pour influencer les journalistes et les décideurs. Tout est bon: lettres de lecteurs télécommandées, interventions dans un maximum de forums, téléphones, mails insistants, qui visent à mettre le plus possible mal à l’aise les gens influents et les amener à ne s’exprimer qu’avec la plus grande prudence, afin d’éviter les foudres de ces intervenants déterminés.
On ne changera pas ce tableau de sitôt: l’autocensure est appelée à progresser!
 
Pierre-Marcel Favre, éditeur

05/04/2015

Eloge de la paix confessionnelle

bender.pngPour protéger la tolérance religieuse qui règne en Suisse depuis près de 150 ans, mieux vaut tabler sur l’humanisme, même si cette voie est difficile.

Depuis près de 150 ans, la Suisse n’a plus connu de grave crise entre l’Etat et les Eglises. La paix confessionnelle règne. L’heure est à l’œcuménisme entre protestants et catholiques, au respect des juifs, des musulmans, des bouddhistes, et des athées. La religion ne divise plus. Alors, nos compatriotes seraient-ils devenus des modèles de tolérance?

Deux mouvements profonds ont construit cette paix. D’abord, les libertés de conscience et de croyance, inscrites dans les constitutions dès 1848, ont déployé leurs effets bienfaisants et dompté l’ardeur des zélotes. Dans les cantons mixtes notamment. Les brassages de population, l’immigration, le métissage des cultures y ont aussi contribué, comme le souvenir des fanatismes et des horreurs des guerres de religion. Désormais, la démocratie pluraliste, la loi civile s’imposent à tous. Contemplant cette œuvre, nous serions tentés de verser dans la suffisance. D’oublier par exemple qu’en Valais l’impôt ecclésiastique facultatif tarde à prendre forme et que les clergés reconnus par l’Etat sont rémunérés sur les deniers publics, comme s’ils étaient les «administrateurs officiels de Dieu» selon le mot cruel de Heinrich Böll. Situation ambiguë à laquelle il conviendra de remédier, les non-croyants, les musulmans… et les personnes morales étant obligés de financer un culte étranger. Même les contribuables gravitant dans l’orbite d’Ecône, au loin de l’Eglise catholique-romaine, paient pour la gloire de Dieu en quelque sorte.

Ensuite, les Eglises établies ne cultivent plus un esprit de conquête, ne revendiquent ni l’exclusive ni la suprématie. Le cléricalisme a entraîné dans sa chute son meilleur ennemi, l’anticléricalisme! On ne confond plus la vitalité de la foi avec le nombre d’âmes participant à des rites religieux qui souvent s’apparentent à des fêtes sociales, telles les processions de la Semaine sainte ou de la Fête-Dieu. A la dissolution silencieuse des fidélités paroissiales s’ajoute le rejet d’une partie des comportements et des croyances prescrits par le magistère. On va jusqu’à trier les dogmes, comme dans un supermarché de la foi!

Ainsi, le tableau, pas si rose en vérité, ne heurte pas trop. A la condition toutefois de surmonter deux obstacles à l’avenir: les rapports avec les non-croyants et avec les nouvelles religions. Pour les premiers, pas de condescendance qui ferait douter de leur sincérité et de leur liberté! Pour les seconds, ces centaines de milliers de Suisses musulmans et de musulmans en Suisse, quand bien même la politique internationale exaspère à juste titre nos préventions envers l’islamisme, – ainsi le sort tragique des chrétiens d’Orient –, rien ne parle en faveur d’une discrimination générale. Mieux vaut dès lors emprunter la voie difficile de l’humanisme, fondé sur le partage de valeurs communes, qui voit en chaque être un être égal en dignité, plutôt que de s’abandonner aux préjugés. Continuer à bâtir en ce pays la paix confessionnelle, c’est traiter les problèmes dans les cantons et les communes. Ne pas céder à la joie mauvaise des débats abstraits sur la valeur relative des religions, ni «nationaliser» les questions concrètes par des initiatives identitaires, d’apparence chrétienne ou patriotique. Le fédéralisme demeure le meilleur rempart contre l’intolérance, car il calque la loi sur les mœurs. Ce qui est bon à Genève ne le sera peut-être pas à Evolène! Réglons les cas au quotidien, avec pragmatisme, dans une Suisse une et diverse. Faisons nôtre cet enseignement d’Umberto Eco, dans l’esprit du pape François et du théologien réformé Karl Barth: «Dans les conflits de Foi, ce qui doit prévaloir, c’est la Charité et la Prudence.» («Croire en quoi? Dialogue avec le cardinal de Milan Carlo Maria Martini», Rivages poche, 1998.)

Philippe Bender, Historien

All the posts