03/05/2015 14:06 | Lien permanent | Commentaires (0)

Migrants en Méditerranée: et s’ils étaient une chance pour l’Europe?

desse.jpgCes derniers mois, plus un jour ne se passe sans que parvienne à nos oreilles l’écho d’un drame survenu en Méditerranée et, au-delà de l’épouvantable tragédie humaine que représentent les dizaines de milliers de morts qui hantent désormais les abysses, ce désastre fait aussi l’objet d’une guerre des chiffres: les migrants seraient un million à attendre l’occasion de traverser depuis les côtes libyennes. Bigre!
 
Bien que ce chiffre semble un peu exagéré – on rappellera qu’en 2014, au plus fort de l’opération de sauvetage Mare Nostrum, l’Italie aurait accueilli via cette opération un peu plus de 100 000 migrants et que, d’ailleurs, on voit mal comment la Libye, un pays de 6 millions d’habitants, en proie au chaos et à la guerre civile pourrait accueillir, même dans des conditions atroces, un tel nombre de personnes – prenons ce chiffre d’un million, et comparons-le à la population européenne.
 
L’Europe, c’est-à-dire ici les trente-deux pays de l’UE et de l’AELE, c’est 520 millions d’habitants et une démographie en panne: en 2013, l’excédent de naissances de cet espace était de 120 000 personnes à peine, un accroissement de 0,02% – autant dire rien, à peine plus que la croissance démographique de la Suisse, 60 fois moins peuplée. La moitié des pays européens est déjà passée en territoire négatif et enregistre plus de décès que de naissances – parmi eux, l’Allemagne, l’Italie, l’ensemble de l’Europe centrale et orientale – et toutes les prévisions montrent que d’autres sont sur le point de suivre: sans la migration, l’Europe va commencer incessamment à perdre de la population, si ce n’est pas déjà fait.
Ce retournement démographique va se ressentir, et vite, sur la population active. Actuellement, les personnes entrant en retraite sont tout juste compensées par les jeunes entrant dans la vie active: en 2013, l’Europe comptait 6,1 millions de personnes de 20 ans pour 6,1 millions de personnes de 65 ans; mais en 2020, baby-boom oblige, les chiffres seront de 5,5 millions d’entrants pour 6,6 millions de sortants. Autrement dit, dans cinq ans, l’Europe perdra chaque année plus d’un million de personnes actives. Dans dix ans, ce déficit pourrait approcher les deux millions. Chaque année.
 
En bref, nous nous préparons en Europe à devoir assumer très bientôt les conséquences de notre dénatalité – et le seul moyen d’y parvenir à court terme, c’est-à-dire pour les vingt à trente ans qui viennent, c’est par l’immigration. D’ailleurs, la très frileuse Allemagne l’a bien compris, qui compense désormais sa dénatalité dramatique par ce moyen. Pour l’instant, elle recourt encore en priorité aux pays du sud de l’Europe à l’exception de l’Italie, elle-même réceptacle de toutes les migrations. Mais à court terme, c’est l’Europe entière qui devra recourir à l’immigration externe, ne serait-ce que pour compenser les départs à la retraite de sa population résidante. Et cette immigration ne pourra venir que de l’extérieur du continent, la Russie et ses marges étant encore plus déprimées démographiquement que l’Europe.
Ce que les statistiques révèlent, c’est que les chiffres largement fantasmés du nombre de migrants en attente de pouvoir traverser la Méditerranée sont du même ordre de grandeur que ceux des déficits de population active à venir dans les prochaines années. En d’autres termes, pour maintenir sa population active à un niveau constant, d’ici peu l’Europe pourrait absorber l’entier de ce nombre astronomique – un million de migrants qui attendent en Libye! – chaque année.
 
Et si les migrants méditerranéens représentaient notre plus grande chance de passer le cap de notre démographie vieillissante?
Pierre Dessemontet, Géographe, cofondateur de MicroGIS, conseiller communal PS à Yverdon

Les commentaires sont fermés.