31/05/2015

Lobbying et transparence: le son des mots

cercle.jpgOn prononce volontiers le mot «lobbyiste» en baissant le ton, comme un gros mot, entouré d’une odeur de soufre. Pour avoir pratiqué ce métier, je me suis toujours amusée des fantasmes qui l’entourent et de l’opprobre qui le frappe. Les séries américaines doivent y être pour beaucoup, je pense. Dans un récent article de presse un parlementaire aux références plus anciennes traitait les lobbyistes de «marchands du temple». Mais quel temple? Serait-ce celui dont avec ses collègues il veut rester seul grand prêtre? La réalité de la profession en Suisse, fort intéressante au demeurant, est toutefois bien plus simple qu’au cinéma.
 
Nous sommes très fiers de notre démocratie semi-directe. Et nous avons bien raison. Chez nous pas de gouvernants qui règnent sur un peuple, mais au contraire des dirigeants au service de la population. – Quelquefois tellement au service qu’ils perdent leur sens critique et deviennent des suiveurs serviles de l’opinion publique, mais c’est un autre débat. – Entre «eux et nous» règne un rapport de confiance remis sur la table chaque quatre ans. Dans ce système les décisions doivent répondre aux intérêts d’une majorité de la population, plus précisément aux intérêts très divers qui la composent. A défaut de quoi un référendum viendra quasi à coup sûr sanctionner cette décision.
 
Mais pour nos parlementaires, comment connaître ces intérêts très divers et parfois contradictoire? Comment savoir où se trouve l’intérêt général? Sur quelles bases procéder à une judicieuse pesée d’intérêts divergents? Bien sûr nos élus s’efforcent de ne pas se cloisonner dans une bulle. C’est d’ailleurs tout l’intérêt du politicien de milice, il n’est pas coupé du monde. Il a aussi des convictions. Mais cela ne suffit plus lorsqu’il s’agit de décisions très techniques. Il peut, par exemple, vouloir favoriser l’énergie hydraulique peu polluante mais sans pour autant savoir comment y parvenir concrètement, quels articles de lois peuvent y concourir sans entraîner d’effets pervers pour le consommateur, etc. C’est là que le lobbyiste intervient, tout simplement. Les commissions entendent divers spécialistes, dont des lobbyistes, de manière très formelle lors de «hearings». C’est un moyen d’information. Mais le parlementaire peut aussi vouloir discuter lui-même informellement avec des spécialistes, connaître des avis divergents et les confronter. Alors il rencontre des lobbyistes. Les organisations économiques, patronales et syndicales, les organisations de branches, les ONG de toutes natures ou les entreprises elles-mêmes emploient des gens dont c’est le métier, qu’ils soient employés ou mandatés. Argumenter solidement, tenter de démontrer la justesse d’un point de vue
à un parlementaire qui en verra d’autres, tel est le job.
 
Comme lobbyiste professionnel, lorsqu’on prend contact avec un parlementaire, dans les pas perdus ou ailleurs, la première information à donner est de préciser pour qui on travaille. Si un lobbyiste fait un coup tordu à un parlementaire, cela se saura très vite et il aura peu d’avenir dans la profession. De manière générale les choses se passent bien, les uns et les autres jouent leur rôle et respectent les règles non écrites de bonne intelligence. Lors d’inévitables faux pas, certains voudraient des règles pour plus de «transparence». Le grand mot qui lui sonne étonnamment bien alors qu’il signifie défiance, soupçon, état fouineur, intrusion dans la sphère privée et aussi moins de pragmatisme et de bonne intelligence, plus de règlements, plus d’interventions étatiques. Cela n’empêchera pas les erreurs, mais à coup sûr diminuera le rapport de confiance entre citoyens et élus. Dommage.
 
Chantal Balet
Avocate-conseil

24/05/2015

Is the world watching us?

favr.jpgNos politiciens, voire les commentateurs, se trompent totalement, régulièrement: les regards du monde entier ne sont pas particulièrement portés sur notre pays. Ni en général, ni en particulier. Nous craignons à tort l’attention des autres, comme des adolescents inquiets. Mais nous ne sommes pas le centre du monde.

Nos banques ont fait l’objet d’attaques virulentes, et même de racket de la part des Etats-Unis. Nous en avons déduit que les USA menaient campagne contre la finance helvétique. Il n’en est certainement rien. Les établissements purement américains et bien d’autres dans le monde n’ont pas été épargnés par les autorités judiciaires de l’Empire. Et nous devons, sans aucun doute, à de graves maladresses de nos banques d’avoir été pris à partie. Au passage, nous avons le grand art de céder au moindre coup de semonce, voire de déborder de zèle dans l’application des directives qu’on nous impose. Mais enfin, si on tient compte des amendes subies, nos banques s’en tirent sans dommages irrémédiables.

Le peuple suisse a voté une initiative antiminarets. Il est même assez probable que, indirectement, le sujet de l’Islam sera l’objet d’au moins une autre votation. La classe politique et la presse nous assuraient à l’époque que l’acceptation de l’initiative provoquerait un cataclysme. Que nous aurions de gros problèmes avec les pays arabes. Que nous ne pourrions plus voyager aisément là-bas.
Que les touristes du Moyen-Orient ne viendraient plus, etc. Nous avons pu constater qu’il n’en a rien été. Nos relations restent excellentes avec les nations musulmanes.

Le vote du 9 février handicape incontestablement nos accords avec l’Union européenne. Comme on dit, «nous ne sommes pas sortis de l’auberge». Le casse-tête est de taille. Mais le problème est avec «Bruxelles». Et non pas avec les peuples des Etats européens qui, s’ils en avaient l’occasion, n’hésiteraient pas à s’exprimer en majorité contre un important afflux étranger chez eux.
Mais ce qui est important, c’est l’éventuelle réaction des habitants. La vérité: il n’y en a pas du tout. Ce ne sont pas, par exemple, les papiers de Cohn-Bendit ou Montebourg dans Libération (tirage 80 000 exemplaires pour 66 millions de Français) qui comptent.

La vérité est que nous avons une image, dans le monde entier, tout à fait excellente. On nous aime, ou on nous jalouse parfois, plus fréquemment, on suscite l’indifférence la plus totale, sauf pour quelques milieux ultraconcernés par tel ou tel problème.

J’ai le privilège d’avoir visité plus de cent pays. Je n’ai jamais rencontré d’hostilité. Notre passeport rouge est privilégié partout. Le plus souvent, on ignore tout de la Suisse. Cela résulte d’une situation basique. Tous les pays ont à gérer leurs propres problèmes. Petits ou gigantesques. C’est leur quotidien, généralement lourd. Et s’ils parlent de temps en temps de la Suisse, c’est totalement marginal. Ils ne s’intéressent pas beaucoup à nos excellents «ratings», à notre monnaie trop solide. A notre démocratie qui surfonctionne. Mais plutôt à leurs insuffisances, leurs salaires affligeants et à leur système politique souvent défaillant.

Pierre-Marcel Favre, Editeur

17/05/2015

Le médecin: un spécialiste de la relation humaine avant tout

La SMACHIN.jpguisse doit affronter le problème de la relève médicale. Elle recrute actuellement un nombre important de professionnels d’autres pays, et il est d’ailleurs vital qu’elle puisse continuer de le faire malgré le vote du 9 février 2014. A titre d’exemple, au CHUV, près du tiers de nos médecins
sont de nationalité étrangère. Tout le monde est parfaitement conscient de la pénurie
qui menace, et les universités ont déjà pris des mesures substantielles pour augmenter le nombre d’étudiants.

Une autre difficulté compte tenu de la petitesse du pays: celle du manque de leaders académiques suisses dans le domaine médical. Il est vrai que, lorsque j’ai fait mes études, j’ai connu des patrons – d’aucuns diront des mandarins – qui nous ont guidés. Ils nous imposaient le respect par l’étendue et la profondeur de leurs connaissances. Or l’évolution galopante des savoirs et la surspécialisation rendent de plus en plus improbable la possibilité de trouver ces perles rares.

La médecine évolue vers une collaboration renforcée entre des compétences fort
diverses, réunies autour du patient. Aujourd’hui, même si certains le regrettent, l’effort porte sur la continuité des soins et les liens entre les différents intervenants. Le patron moderne doit être un facilitateur: de soliste,
il devient le chef d’un orchestre symphonique. Il doit connaître parfaitement la partition, transmettre son interprétation (sa vision) en sachant donner à chaque instrument sa place dans l’ensemble.

Le médecin du futur ne doit donc surtout pas se laisser obnubiler par les seuls progrès
technologiques et ambitionner de devenir un «ingénieur en biotechnologie médicale». Certes, les avancées spectaculaires vont faire apparaître de nouveaux métiers, très techniques, qui s’apprendront entre autres dans les laboratoires des EPF. Mais ceux-ci ne constitueront pas la médecine du futur.
Ils l’accompagneront.
 
Si le développement technologique fascine, il préoccupe tout autant. Il n’est pas question, bien sûr, de défendre l’idée d’une médecine rétrograde, mais d’interroger en quoi cette technicité induit une forme de désin­dividualisation qui menace tant les patients que les professionnels. Raison pour laquelle le médecin doit rester le spécialiste de la relation humaine avant tout. Il devra donc, bien sûr, à l’avenir comme aujourd’hui, acquérir le bagage technique indispensable, mais il aura surtout pour mission de lutter contre une forme de déshumanisation des soins.
 
Et, pour ce faire, le médecin occupe une place de choix: il est à l’interface entre la technique et le malade. Et c’est à lui que revient la responsabilité d’estimer quelles sont, parmi les nouvelles technologies, celles qui conviennent au patient. C’est en somme à lui que revient la tâche de protéger ce qui constitue le fondement de la médecine: son humanité.

Pierre-François Leyvraz
Directeur général du CHUV à Lausanne

10/05/2015

Procréation médicalement assistée: évoluons!

lstapioca-tomlm.jpgLe 14 juin, le peuple et les cantons se prononceront sur la modification de l’art. 119 al. 2, let. c de la Constitution fédérale (Cst.) relatif à la procréation médicalement assistée (PMA).
 
Le droit actuel dans le domaine de la PMA interdit le diagnostic préimplantatoire (DPI) et la conservation des embryons conçus par le biais d’une fécondation in vitro (FIV). Par ailleurs, seuls trois embryons par cycle de traitement («règle des trois») peuvent être développés hors du corps de la mère, embryons qui doivent être immédiatement implantés dans l’utérus de celle-ci.
 
Ces interdictions ont pour conséquence que la Suisse compte un taux élevé de grossesses multiples après FIV, ce qui présente des risques pour les mères et pour les enfants (prématurité, risques de handicap et de décès). Par exemple, notre pays enregistre 18% de grossesses multiples après FIV, contre moins de 5% en Suède, qui privilégie l’implantation d’un seul embryon.
 
Le DPI, qui nécessite une FIV, consiste en l’analyse du patrimoine génétique d’un embryon conçu hors du corps de la mère, effectuée avant l’implantation dans l’utérus de celle-ci.
 
Il permet aux couples atteints d’une prédisposition génétique défavorable d’éviter de transmettre à leurs descendants une maladie héréditaire grave. 25 à 50% des embryons sont en effet porteurs de la maladie dans de nombreuses maladies génétiques. On estime entre 50 et 100 le nombre de couples concernés par année.
 
Actuellement, les couples qui se trouvent dans cette situation doivent décider une «grossesse à l’essai», attendre plusieurs mois qu’un diagnostic prénatal puisse être effectué, et envisager ou non une interruption de grossesse en fonction des résultats des tests. C’est pourquoi de nombreux couples, du moins ceux qui en ont les moyens financiers, se rendent à l’étranger pour recourir au DPI, alors que toutes les compétences nécessaires sont réunies en Suisse.
 
La majorité de la Commission nationale d’éthique (CNE) est favorable aux modifications légales proposées et estime notamment que le DPI peut «être considéré comme une mesure de solidarité avec les parents concernés» (Prise de position No 22/2013, p. 32).
 
Chez les couples stériles, qui ont déjà subi plusieurs fausses couches ou effectué sans résultat plusieurs cycles de FIV, le DPI permet aussi de détecter des aberrations chromosomiques, qui entraînent souvent une fausse couche. Dans ce cas, il s’agit d’augmenter le taux de succès de la FIV et donc les chances d’avoir un enfant. Les couples atteints d’une prédisposition héréditaire devraient aussi en bénéficier. On estime ainsi que 500 à 1000 couples par an pourraient recourir au dépistage des aberrations chromosomiques.
 
Il vaut la peine de rappeler ici que 24% de la population mondiale connaît des problèmes de fertilité et que 15% de la population en âge de procréer aura recours à une PMA (CNE, Prise de position No 22/2013, p. 39).
 
Enfin, les nouvelles dispositions légales permettront de développer douze embryons au plus par cycle de traitement. Selon l’expérience des centres de PMA situés à l’étranger, cela permettra d’effectuer un DPI avec de meilleures chances de trouver un embryon sain et de le transférer dans l’utérus de la mère, ce qui permet également de réduire le risque de grossesses multiples.
 
Dans tous les cas, le DPI sera et restera facultatif, la décision de l’effectuer ou non appartenant à chaque couple.
 
En Suisse, le diagnostic prénatal, qui aboutit souvent à une interruption de grossesse en cas de résultats défavorables, est largement pratiqué. Il est temps d’autoriser le DPI, dans des limites très précises, afin d’éviter du stress et des souffrances inutiles aux couples concernés.
 
Anne Seydoux-Christe, conseillère aux Etats

03/05/2015

Migrants en Méditerranée: et s’ils étaient une chance pour l’Europe?

desse.jpgCes derniers mois, plus un jour ne se passe sans que parvienne à nos oreilles l’écho d’un drame survenu en Méditerranée et, au-delà de l’épouvantable tragédie humaine que représentent les dizaines de milliers de morts qui hantent désormais les abysses, ce désastre fait aussi l’objet d’une guerre des chiffres: les migrants seraient un million à attendre l’occasion de traverser depuis les côtes libyennes. Bigre!
 
Bien que ce chiffre semble un peu exagéré – on rappellera qu’en 2014, au plus fort de l’opération de sauvetage Mare Nostrum, l’Italie aurait accueilli via cette opération un peu plus de 100 000 migrants et que, d’ailleurs, on voit mal comment la Libye, un pays de 6 millions d’habitants, en proie au chaos et à la guerre civile pourrait accueillir, même dans des conditions atroces, un tel nombre de personnes – prenons ce chiffre d’un million, et comparons-le à la population européenne.
 
L’Europe, c’est-à-dire ici les trente-deux pays de l’UE et de l’AELE, c’est 520 millions d’habitants et une démographie en panne: en 2013, l’excédent de naissances de cet espace était de 120 000 personnes à peine, un accroissement de 0,02% – autant dire rien, à peine plus que la croissance démographique de la Suisse, 60 fois moins peuplée. La moitié des pays européens est déjà passée en territoire négatif et enregistre plus de décès que de naissances – parmi eux, l’Allemagne, l’Italie, l’ensemble de l’Europe centrale et orientale – et toutes les prévisions montrent que d’autres sont sur le point de suivre: sans la migration, l’Europe va commencer incessamment à perdre de la population, si ce n’est pas déjà fait.
Ce retournement démographique va se ressentir, et vite, sur la population active. Actuellement, les personnes entrant en retraite sont tout juste compensées par les jeunes entrant dans la vie active: en 2013, l’Europe comptait 6,1 millions de personnes de 20 ans pour 6,1 millions de personnes de 65 ans; mais en 2020, baby-boom oblige, les chiffres seront de 5,5 millions d’entrants pour 6,6 millions de sortants. Autrement dit, dans cinq ans, l’Europe perdra chaque année plus d’un million de personnes actives. Dans dix ans, ce déficit pourrait approcher les deux millions. Chaque année.
 
En bref, nous nous préparons en Europe à devoir assumer très bientôt les conséquences de notre dénatalité – et le seul moyen d’y parvenir à court terme, c’est-à-dire pour les vingt à trente ans qui viennent, c’est par l’immigration. D’ailleurs, la très frileuse Allemagne l’a bien compris, qui compense désormais sa dénatalité dramatique par ce moyen. Pour l’instant, elle recourt encore en priorité aux pays du sud de l’Europe à l’exception de l’Italie, elle-même réceptacle de toutes les migrations. Mais à court terme, c’est l’Europe entière qui devra recourir à l’immigration externe, ne serait-ce que pour compenser les départs à la retraite de sa population résidante. Et cette immigration ne pourra venir que de l’extérieur du continent, la Russie et ses marges étant encore plus déprimées démographiquement que l’Europe.
Ce que les statistiques révèlent, c’est que les chiffres largement fantasmés du nombre de migrants en attente de pouvoir traverser la Méditerranée sont du même ordre de grandeur que ceux des déficits de population active à venir dans les prochaines années. En d’autres termes, pour maintenir sa population active à un niveau constant, d’ici peu l’Europe pourrait absorber l’entier de ce nombre astronomique – un million de migrants qui attendent en Libye! – chaque année.
 
Et si les migrants méditerranéens représentaient notre plus grande chance de passer le cap de notre démographie vieillissante?
Pierre Dessemontet, Géographe, cofondateur de MicroGIS, conseiller communal PS à Yverdon

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