21/06/2015 12:04 | Lien permanent | Commentaires (0)

Qatar ou pas?

lstapioca-tomlm.jpgUne question se pose après les arrestations de Zurich et du tsunami qu’elles ont provoqué à la FIFA (Fédération internationale de football association) en cette fin de printemps: pourquoi donc à ce moment-là, en Suisse? Les soupçons autour de la FIFA ne sont, en effet, pas très nouveaux et ont été exposés depuis longtemps dans toutes sortes d’articles et de livres bien documentés. Depuis plus de quatre ans, un ancien membre américain du comité exécutif de la FIFA coopère étroitement avec la justice de son pays pour réduire sa condamnation future et fournit des preuves au procureur new-yorkais qui enquête sur les Confédérations nord et sud-américaines de la FIFA.
 
Certes, il était pratique de demander à la Suisse – qui avait fait preuve de sa diligence avec l’affaire Polanski il y a six ans – de procéder aux arrestations en vue d’extraditions, puisque presque tous les concernés étaient à Zurich à la veille du Congrès électif de la FIFA. Mais ce congrès s’est réuni en 2014 à Sao Paulo, en 2013 à l’île Maurice et en 2012 à Budapest, dans des pays tout aussi coopératifs.
On ne peut s’empêcher de penser que l’enquête américaine vise plutôt le Qatar, qui a obtenu à la surprise générale en 2010 la Coupe du monde de football masculine 2022 contre… les Etats-Unis (14 voix à 8). Cette décision a donné lieu, à l’issue du vote, à un contrat en bonne et due forme entre la FIFA et les organisateurs qatariens.
 
En situation normale, ce contrat de droit suisse serait très difficile à rompre, ce qui entraînerait alors des demandes de dommages et intérêts que même la FIFA n’arriverait pas à assumer, si le Tribunal arbitral du sport, qui serait en principe saisi, se prononçait en sa défaveur.
 
Par contre, s’il était jugé que le Qatar a «acheté» sa Coupe du monde – comme le pensait le secrétaire général de la FIFA dans un fameux courriel de 2011 et beaucoup d’autres personnes – alors le contrat entre la FIFA et le Qatar pourrait être invalidé. Et la Coupe du monde réattribuée!
 
Il est probable que les Américains, qui ont des écoutes tous azimuts, ont des preuves. Elles ont sans doute été renforcées par le rapport de l’ex-procureur américain Michael Garcia, qui présidait la chambre d’enquête de la commission d’éthique de la FIFA avant sa démission. Toujours confidentiel, le rapport ne l’est pas pour le Ministère public de la Confédération qui enquête sur l’attribution des Coupes du monde 2018 et 2022, ni probablement pour le Département américain de la justice, dont la ministre elle-même
a présidé la conférence de presse qui annonçait l’enquête en cours!
 
Une thèse de doctorat, défendue il y a quelques années à Genève, a démontré – documents américains à l’appui – que les Etats-Unis avaient combattu les Jeux olympiques à Moscou en 1980 dès leur attribution (contre Los Angeles) et avait sauté sur l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques pour avoir une excuse de boycotter ces Jeux et entraîner dans leur décision des dizaines de pays.
 
Nous sommes aujourd’hui en présence d’une affaire géopolitique qui dépasse largement la FIFA ou la question des dates du tournoi. N’oublions pas que la ville américaine d’Eugene (Oregon) a perdu le championnat du monde d’athlétisme 2019 – deuxième plus grande compétition internationale après la Coupe du monde de football – contre… le Qatar (12 voix contre 15). Cette attribution est aussi soupçonnée d’un lobbying inapproprié, notamment au travers d’une grosse offre de sponsoring de dernière minute de la part du Qatar.
 
La Russie conservera la Coupe du monde 2018 – pour ne pas rouvrir la guerre froide – mais les chances du Qatar d’organiser celle de 2022 se sont fortement réduites il y a peu sur les bords de la Limmat.
 
Jean-Loup Chappelet, Professeur à l’Université de Lausanne (IDHEAP)

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