28/06/2015

Une civilisation du visage

suze.jpgInterdire la burka, le niqab, le foulard? Notre société occidentale est soudain confrontée à des questions difficiles parce qu’elles concernent une forme de liberté, sociologique ou religieuse, que la même société défend avec raison. Il est clair que de pures et simples questions de sécurité, à une époque où toutes sortes de terrorismes et violences se donnent libre cours, justifient l’interdiction de toute forme de camouflage du visage, voire de l’entier de la personne.

On notera d’ailleurs que même sans un camouflage aussi complet que celui assuré par la burka ou le niqab, des terroristes arrivent à se faire passer pour d’honnêtes religieux, de braves agents du service public, etc., etc.
 
La seule raison sécuritaire ne suffit pas à interdire burka et niqab et aucune raison de cette
nature ne permet d’interdire le foulard. Ce dernier d’ailleurs ne peut être interdit que pour motif religieux, ce qui est incompatible avec la liberté religieuse précisément. Mais revenons aux deux autres vêtements. Ce qui est insupportable, c’est qu’ils cachent notamment le visage or le visage est la partie du corps qui assure la meilleure communication entre les personnes. Tout notre corps, certes, contribue à cette communication et c’est la raison pour laquelle on ne saurait prétendre que l’on peut en faire ce que l’on veut et en disposer totalement à sa guise. Mais, dans le corps, il y a une partie qui assure par excellence le rapport à l’autre, c’est le visage. Tourner son visage vers l’autre, et le lui montrer, c’est une manière de reconnaître qu’il existe en tant qu’être humain.
 
La plupart des civilisations prêtent de l’importance au visage. Il n’est qu’à étudier la peinture,
la sculpture, la littérature pour s’en convaincre. C’est l’éloge du sourire, mais parfois aussi du rictus, de la fraîcheur de la peau, mais parfois aussi de l’histoire des rides. Et notre civilisation occidentale est incontestablement une civilisation du visage par excellence. Seuls y sont cachés les visages des condamnés à mort, des bourreaux, des hommes de main ou de forces sécuritaires très spéciales; quelques fois encore, pour entrer dans l’église, un voile de tulle estompe le visage de la future mariée – que chacun connaît – et jadis, une voilette ombrait le sourire féminin de mystère. Mais, dans ces deux cas, rien de comparable au «masque de fer» de la burka ou du niqab. Le sourire sous la voilette d’un chapeau coquet pouvait être une invitation au bonheur.
 
Le refus de montrer son visage en public est un signe éminemment troublant d’indifférence
à l’autre, quant à l’interdiction de montrer son visage, c’est la manifestation d’un mépris de la personne, d’une volonté de séquestration ou de possession incompatibles avec la dignité humaine.
 
Quel dieu pourrait vouloir emprisonner la moitié de ses créatures et les réduire en public à un sac anonyme? Mais la question demeure: peut-on interdire la burka et le niqab sans rappeler d’abord et sans cesse que le visage est, dans nos pays, un élément essentiel de l’identité de la personne et que le montrer est à la fois un droit et une marque de respect de l’autre? Celui qui voyage dans un pays étranger ne doit pas violer les valeurs de ce pays et, s’il ne peut s’y résoudre, qu’il ne s’y rende pas. A plus forte raison, celui qui entend s’établir en un pays doit-il en respecter la civilisation et les valeurs. A ce défaut, qu’il vive ailleurs. Autrefois, quand on visitait une église catholique, on devait mettre un foulard ou une mantille. On le faisait par politesse sinon par conviction. Alors, par politesse, sinon par conviction, ni burka, ni niqab quand on est en Europe. C’est une forme de politesse et quelle religion interdit la politesse?
 
Suzette Sandoz, ex-conseillère nationale libérale (VD)

21/06/2015

Qatar ou pas?

lstapioca-tomlm.jpgUne question se pose après les arrestations de Zurich et du tsunami qu’elles ont provoqué à la FIFA (Fédération internationale de football association) en cette fin de printemps: pourquoi donc à ce moment-là, en Suisse? Les soupçons autour de la FIFA ne sont, en effet, pas très nouveaux et ont été exposés depuis longtemps dans toutes sortes d’articles et de livres bien documentés. Depuis plus de quatre ans, un ancien membre américain du comité exécutif de la FIFA coopère étroitement avec la justice de son pays pour réduire sa condamnation future et fournit des preuves au procureur new-yorkais qui enquête sur les Confédérations nord et sud-américaines de la FIFA.
 
Certes, il était pratique de demander à la Suisse – qui avait fait preuve de sa diligence avec l’affaire Polanski il y a six ans – de procéder aux arrestations en vue d’extraditions, puisque presque tous les concernés étaient à Zurich à la veille du Congrès électif de la FIFA. Mais ce congrès s’est réuni en 2014 à Sao Paulo, en 2013 à l’île Maurice et en 2012 à Budapest, dans des pays tout aussi coopératifs.
On ne peut s’empêcher de penser que l’enquête américaine vise plutôt le Qatar, qui a obtenu à la surprise générale en 2010 la Coupe du monde de football masculine 2022 contre… les Etats-Unis (14 voix à 8). Cette décision a donné lieu, à l’issue du vote, à un contrat en bonne et due forme entre la FIFA et les organisateurs qatariens.
 
En situation normale, ce contrat de droit suisse serait très difficile à rompre, ce qui entraînerait alors des demandes de dommages et intérêts que même la FIFA n’arriverait pas à assumer, si le Tribunal arbitral du sport, qui serait en principe saisi, se prononçait en sa défaveur.
 
Par contre, s’il était jugé que le Qatar a «acheté» sa Coupe du monde – comme le pensait le secrétaire général de la FIFA dans un fameux courriel de 2011 et beaucoup d’autres personnes – alors le contrat entre la FIFA et le Qatar pourrait être invalidé. Et la Coupe du monde réattribuée!
 
Il est probable que les Américains, qui ont des écoutes tous azimuts, ont des preuves. Elles ont sans doute été renforcées par le rapport de l’ex-procureur américain Michael Garcia, qui présidait la chambre d’enquête de la commission d’éthique de la FIFA avant sa démission. Toujours confidentiel, le rapport ne l’est pas pour le Ministère public de la Confédération qui enquête sur l’attribution des Coupes du monde 2018 et 2022, ni probablement pour le Département américain de la justice, dont la ministre elle-même
a présidé la conférence de presse qui annonçait l’enquête en cours!
 
Une thèse de doctorat, défendue il y a quelques années à Genève, a démontré – documents américains à l’appui – que les Etats-Unis avaient combattu les Jeux olympiques à Moscou en 1980 dès leur attribution (contre Los Angeles) et avait sauté sur l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques pour avoir une excuse de boycotter ces Jeux et entraîner dans leur décision des dizaines de pays.
 
Nous sommes aujourd’hui en présence d’une affaire géopolitique qui dépasse largement la FIFA ou la question des dates du tournoi. N’oublions pas que la ville américaine d’Eugene (Oregon) a perdu le championnat du monde d’athlétisme 2019 – deuxième plus grande compétition internationale après la Coupe du monde de football – contre… le Qatar (12 voix contre 15). Cette attribution est aussi soupçonnée d’un lobbying inapproprié, notamment au travers d’une grosse offre de sponsoring de dernière minute de la part du Qatar.
 
La Russie conservera la Coupe du monde 2018 – pour ne pas rouvrir la guerre froide – mais les chances du Qatar d’organiser celle de 2022 se sont fortement réduites il y a peu sur les bords de la Limmat.
 
Jean-Loup Chappelet, Professeur à l’Université de Lausanne (IDHEAP)

14/06/2015

Le long chemin du profit personnel à l’intérêt général

cercle, dimancheIl y a quelques semaines, une journaliste de la RTS m’a contacté: elle cherchait désespérément un chef d’entreprise qui accepterait, dans un débat, de défendre la loi fédérale sur la radio et la télévision (LRTV) face à l’un des nombreux patrons qui y sont opposés. En soi rien que de très courant comme démarche. Mais ce qui m’a frappé, c’est qu’elle partait de l’idée que si, par la nouvelle loi, mon entreprise y gagnait, c’est-à-dire paierait moins de redevance qu’actuellement, j’y serais forcément favorable, alors que dans le cas inverse, j’y serais naturellement opposé. C’est ainsi donc qu’on préjuge désormais que, pour tout un chacun, le profit personnel et immédiat prime systématiquement sur l’intérêt collectif et à long terme.

Cela m’a fait penser à la situation économique de la Suisse depuis le 15 janvier 2015 et la décision de la BNS d’abolir le taux plancher qui a provoqué cette immédiate et forte appréciation du franc suisse vis-à-vis des autres monnaies, et en particulier de l’euro. Les conséquences les plus visibles de ce «tsunami», comme l’a appelé Nick Hayek, frappent de plein fouet les secteurs des exportations et du tourisme. On en parle moins, mais le secteur du commerce de détail est tout aussi violemment impacté. Certes de manière moins visible et moins bien perçue. Et pourtant, les conséquences de la forte croissance du tourisme d’achat, en particulier dans les régions frontalières, sont tout aussi préjudiciables à l’économie suisse. A Genève, par exemple, les associations de commerçants prévoient une baisse du chiffre d’affaires de 10% sur l’année, soit quelque 300 millions. Qui peut penser que cela n’aura pas de conséquences sur l’emploi, même si c’est moins visible que dans l’industrie, les commerçants réduisant le nombre d’employés par le non-remplacement des départs? Cela ne fera pas la une des journaux, mais c’est pourtant bel et bien la réalité. Et ce seront autant de recettes fiscales en moins.

Le consommateur suisse, qui voit naturellement un intérêt immédiat pour son porte-monnaie à déserter les commerces suisses pour effectuer ses achats en France ou en Allemagne, n’oublie-t-il pas un peu vite qu’il est aussi un contribuable et que, à ce titre, à plus ou moins long terme, une forte baisse des recettes fiscales diminuera d’autant les budgets publics et devra être compensée? Soit par une hausse des impôts, soit par une baisse des prestations publiques. Sans parler des risques d’un accroissement du chômage et des coûts induits pour la collectivité. De fait, le profit individuel et à court terme vient bien nuire ici à l’intérêt collectif et à long terme.

Si les attentes de voir les prix baisser sont, dans une certaine mesure et jusqu’à un certain point, légitimes, pour peu que les approvisionnements soient effectués en zone euro ou que les distributeurs locaux adaptent leurs prix, ce qui n’est pas toujours le cas, il est en revanche assez hallucinant d’entendre nombre de personnes affirmer que «les prix ont augmenté» suite au changement de taux. Non! Les mêmes produits sont devenus moins chers ailleurs, ce qui n’est pas la même chose.

Pour exemple, le prix des livres a baissé en moyenne de 15% entre 2011 et 2015 (suite à la première baisse de l’euro) et encore de 5 à 10% depuis le mois de mars. De fait, le pouvoir d’achat des Suisses a augmenté pour ces produits. Mais ces baisses de prix ont des limites: celles des coûts auxquels sont soumis les acteurs suisses, qui eux ne sont pas indexés sur l’euro, et en particulier les salaires qui, avec un taux de change quasi à parité, se retrouvent entre deux et trois fois plus élevés qu’en zone euro proche. Une prise de conscience de ces réalités-là ne peut se faire qu’avec une prédominance du sens de l’intérêt collectif par rapport au profit personnel. On n’en prend pas encore le chemin semble-t-il.

Pascal Vandenberghe, Président-directeur général Payot Libraire

07/06/2015

Les Chaux-de-Fonniers n’ont pas un soir de libre!

Bisang.jpgCe ne sont pas quelques vents contraires qui brouilleront le caractère montagnard de la Chaux-de-Fonds! La ville a des ressources, un instinct de résistance profondément ancré dans son histoire. A son célèbre patrimoine architectural, au savoir-faire horloger dont la réputation dépasse les frontières s’ajoute une vie culturelle dont le foisonnement ferait pâlir d’envie toute autre ville de 39 000 habitants et dans laquelle elle puise des forces. Voyez plutôt.

L’ABC, avec ses deux salles et son cinéma offre toute l’année une riche programmation hors des sentiers battus. Un havre de culture d’un genre menacé dans les grands centres urbains par les diktats des modes et du prestige. On ne peut parler de La Chaux-de-Fonds sans évoquer son fameux Club 44. Plusieurs fois par mois, essayistes, philosophes, partagent leurs connaissances avec un public friand d’émulation intellectuelle. Début août, La Plage des Six Pompes métamorphose la ville qui enfile son flamboyant costume d’été. Ce festival des arts de la rue, unique en Suisse, embrase la cité et fait converger plus de 90 000 spectateurs pour assister aux spectacles. L’art contemporain a installé ce printemps son quartier général dans les impressionnants anciens abattoirs de la ville. Expositions et événements sans concession sont orchestrés par la jeune présidente de l’association QG, Corinna Weiss. La Chaux-de-Fonds, «petit Berlin de la Suisse»? Tel est son rêve que je partage, tant le public de cette ville témoigne de sa sensibilité pour les artistes.
 
Pionnier du théâtre professionnel romand, le TPR- Centre neuchâtelois des arts vivants se déploie dans trois salles: Beau-Site héberge ses créations, l’Heure Bleue, l’historique théâtre à l’italienne, ses accueils, et enfin, le TPR assure la gestion de la Salle de musique, réputée dans le monde entier pour ses qualités acoustiques. Les orchestres de la région et le programme de haut vol de la Société de musique contribuent à la réputation de la salle au plan international. Autres initiatives remarquables: Les Murs du Son et ses concerts de jazz, la scène du Bikini Test dévolue aux musiques actuelles, plusieurs festivals, les compagnies théâtrales indépendantes et groupes de musique qui nourrissent l’émulation artistique dans les Montagnes.
 
Avec l’aide du canton, de la Loterie romande et de sponsors privés, la Chaux-de-Fonds tient le cap d’une offre d’arts vivants exigeante conjuguée aux immenses qualités de ses musées. Les autorités de cette ville ont aussi parfaitement maîtrisé le calendrier et la qualité des rénovations de ses emblèmes culturels. Le théâtre à l’italienne construit en 1837, dernier témoignage en Suisse des théâtres de cette époque avec celui de Bellinzone, et la Salle de musique constituent des modèles de réussite éclatante grâce à la pertinence du choix des experts et au personnel qualifié qui gère ces salles.
L’ensemble de ces acteurs culturels ont le regard tourné vers l’extérieur.
 
Le TPR, par exemple, investit chaque saison dans des coproductions permettant de faire vivre la profession théâtrale romande et joue pleinement son rôle dans la diffusion des spectacles créés dans les autres cantons. Avec un projet innovant, Les Belles Complications, le TPR en invite cette saison un collectif d’artistes pour six mois de création à La Chaux-de-Fonds, offrant l’opportunité de développer la pratique théâtrale dans la durée.
 
Qu’on se le dise, la troisième ville de Suisse romande tient largement son rang par sa contribution remarquable à la vie culturelle du pays.
 
A quand un indicateur qui mesure l’investissement essentiel dans la vie immatérielle?
 
Anne Bisang, Directrice du Théâtre Populaire Romand (TPR) à La Chaux-de-Fonds

All the posts