19/07/2015 09:43 | Lien permanent | Commentaires (0)

Voir les migrants de la Méditerranée de l’autre côté de la lorgnette

Desmontet.jpgEn ce mois de juillet, une grande partie de la population européenne s’apprête à rejoindre les plages du sud du continent. Elle y croisera une vague de migrants qui constituent une composante-clé de son avenir.

Depuis quelques mois s’échouent sur les plages d’Europe méridionale des migrants de plus en plus nombreux, provoquant ainsi une crise qui couvait depuis quelque temps mais qui prend désormais des proportions telles que plus personne en Europe ne pourra faire semblant de l’ignorer plus longtemps. Cela va d’une Italie qui n’en peut plus d’assumer seule le rôle de porte d’entrée du continent (on ne le sait pas, mais l’Italie accueille bon an mal an un million – un million! – de migrants, dont les boat people méditerranéens ne représentent que l’écume), à la dissolution de la solidarité entre Etats européens, l’Europe refusant une solution de quotas pourtant minimaliste, la France bloquant les migrants en provenance d’Italie à la frontière, la Suisse menaçant d’en faire de même – jusqu’aux migrants eux-mêmes qui se mettent à revendiquer un droit de rester et de travailler en Europe, assumant pleinement leur identité de réfugiés économiques.

 
Or la doctrine européenne est claire: l’asile ne s’applique qu’aux persécutés, et il n’y a pas de place pour celles et ceux qui s’exilent afin d’améliorer leur sort. Derrière cette déclamation de principe, le refoulement des réfugiés économiques se base sur l’idée que la terre d’accueil n’a pas besoin d’eux. Or c’est faux. L’Europe a besoin d’eux, même si elle ne s’en rend pas encore compte.
En 2015, la population européenne n’augmente plus, et sa population active s’est mise à décroître. D’ici à 2035, cette dernière va diminuer de 25 millions de personnes. C’est plus que le nombre de chômeurs pourtant excessivement élevé que porte actuellement le continent: il ne faudra donc pas compter sur eux pour combler le trou, sans même considérer les questions de qualification et d’âge qui minent l’employabilité de nombre d’entre eux. Dans le même temps, le nombre de retraités va exploser. Si rien n’est fait pour l’enrayer, cette double évolution va avoir un impact catastrophique sur les finances publiques et sur les assurances sociales – moins de rentrées sous forme d’impôts, plus de sorties sous forme de rentes. Parvenus à ce stade, nos pays n’auront qu’un seul moyen de le pallier: l’immigration. Sans elle, pas de salut.
 
Pour certains pays, cette révolution est déjà en marche. L’Allemagne, en déficit démographique majeur, attire à elle environ un demi-million de migrants par an. Pour l’instant, ils proviennent d’autres pays européens, qui, de ce fait, se vident rapidement et ne pourront bientôt plus servir de réservoir de main-d’œuvre: la solution n’est pas durable. A relativement court terme, l’Europe, et la Suisse avec elle, devra aller chercher sa main-d’œuvre ailleurs. On rappellera ici que, du temps de sa splendeur d’avant 2008, l’Espagne accueillait ainsi un demi-million de Latino-Américains par an. Transposés à l’échelle du continent, les chiffres des deux prochaines décennies prédisent un besoin de main-d’œuvre se chiffrant en millions – avec «s» – par année.
 
Vus sous cet angle, les migrants qui traversent la Méditerranée constituent une avant-garde, formée des membres les plus entreprenants de leur société, de celles et ceux qui prennent le plus de risques: des qualités qui les rendent éminemment désirables du point de vue d’une société d’accueil vieillissante. Les migrants méditerranéens? Une aubaine pour l’Europe, et la Suisse.
 
Pierre Dessemontet
Géographe, cofondateur de MicroGIS, conseiller communal PS à Yverdon.
 
 

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