26/07/2015 10:06 | Lien permanent | Commentaires (0)

Le bénéfice du doute

;jsessionid=213EBCEECC389B460AB4B5480D7204E8.jpgAutant l’avouer d’emblée: sur ce dossier, je ne suis pas objectif. Parce que j’en vois aussi les coulisses. Parce que je connais ces patients qui attendent fébrilement un nouvel organe. Parce que j’en ai vu quelques-uns nous quitter sans cet espoir réalisé.
 
La Suisse, pour le don d’organes, est à la traîne. De nombreuses raisons contribuent à ce fait embarrassant, qui nécessitent plusieurs remèdes. Et donc, récemment, les Chambres fédérales d’adopter une série de mesures dans ce sens. C’est une très bonne initiative.
 
De notre côté – le corps médical – nous avons encore une marge d’amélioration à gagner. Certains cantons, en dépêchant du personnel supplémentaire pour cette mission, ont vu le nombre de leurs donneurs doubler. Cet engagement, certes coûteux, n’a pas été dispensé partout, laissant un potentiel inexploité. Ensuite, nos campagnes d’information sur le grand public ont régulièrement boosté nos offres. A nous de les relancer, pour maintenir l’enthousiasme général, mais aussi et surtout, pour inciter chacun à se prononcer sur son choix et à se faire entendre par ses proches.
 
La mesure que nous attendons encore de nos dirigeants est la conversion du consentement explicite au consentement présumé. Même s’il ne sera pas une panacée absolue, ce virement devrait avoir un impact marqué sur notre quota de donneurs. Une étude suisse récente montrait que la moitié de nos demandes étaient refusées par la famille, principalement par ignorance de l’opinion de la personne
décédée. Cette proportion était plus faible lorsqu’il s’agissait d’un enfant parce qu’ici, seuls deux parents se prononcent; deux êtres très proches du petit qui les a quittés. Dans le monde adulte, l’acceptation se heurte davantage à cette crainte de tromper la volonté d’un être cher, surtout parce qu’on ne le connaît plus aussi intimement. Il suffit alors d’une personne, d’une seule, dans le cercle familial qui émette un doute pour que le don soit rejeté. Ainsi, aujourd’hui, sous le régime du consentement explicite, le doute profite au «non». Avec un consentement devenant présumé,
il basculerait soudain au profit du «oui».
 
Mon travail avec des nouveau-nés gravement atteints m’a déjà placé dans cette terrible impasse où le cœur, porteur d’une malformation mortelle, peut être réparé mais seulement pour maintenir une vie sans lumière, lorsque d’autres organes, en particulier le cerveau, se sont aussi mal développés. A mon sens, le choix d’intervenir ici ne peut être laissé à la seule charge des parents, trop peu au clair des conséquences de ces infirmités et trop engagés émotionnellement pour prendre, dans un délai si court, la juste décision. Nous – un groupe multidisciplinaire – endossons cette responsabilité et avisons les parents, le cas échéant, de notre renonciation à un traitement salvateur. Que les choses soient claires: leurs protestations nous feraient réviser notre jugement et notre engagement serait alors irréprochable. Je n’en ai, jusqu’à présent, jamais reçues. En revanche, j’ai vu régulièrement des parents soulagés de ne pas avoir dû rendre eux-mêmes et seuls cet impossible verdict. De manière similaire, avec le consentement présumé, c’est notre législation qui assumerait en première ligne cette lourde responsabilité. Quant à nous, nous continuerions de respecter tout refus des proches, même si celui-ci n’émanait pas du défunt.
 
C’est une atteinte possible à l’intégrité de la personne qui retient encore nos parlementaires dans ce choix et je serai le premier à les féliciter de leur prudence: celle-ci est si fondamentale qu’elle doit être préservée à tout prix. Toutefois, la Suisse est un Etat de droit solide, qui a su mettre en pratique des règles drastiques pour éviter tout dérapage dans la transplantation d’organe. Nous pouvons lui faire confiance pour progresser un peu plus dans le délicat domaine du respect de la personne.
 
Sûr, c’est dans cette confiance-là que mon objectivité est peut-être biaisée. Parce que je nous la souhaite vivement cette nouvelle loi. Parce que, en coulisses, nous sommes encore trop souvent confrontés à ces patients, parfois si jeunes, qui aimeraient vraiment pouvoir enfin profiter de la vie et n’y arrivent pas faute d’un organe providentiel. Avec de tels enjeux, cette objectivité, ne finirait-elle pas par être déformée chez vous également? De cela, nous devons aussi informer nos politiciens.
 
René Prêtre, chirurgien du cœur

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