23/08/2015 11:08 | Lien permanent | Commentaires (0)

L’œil était dans le cloud et regardait Caïn

vieillard.jpgLe bonheur est-il dans le cloud? On parle de «révolution numérique». Or c’est surtout dans ses effets sur nos sociétés qu’une telle révolution est en marche. L’illusion de liberté que procurent les TIC (technologies de l’information et de la communication) pourrait bien laisser place au cauchemar. Le cloud n’offre pas seulement l’accès à tout pour chacun, mais aussi et surtout l’accès
à tous et à chacun, en tout lieu et en tout temps.
 
Sous couvert d’humanisme, les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) imposent leur vision du monde. Ils veulent notre bonheur. Mais nous ont-ils demandé notre avis? Ainsi, dans le manuel de Facebook à destination des nouveaux employés, on peut lire que «Facebook n’a pas été conçu comme une entreprise, mais bâti pour accomplir une mission sociale afin de rendre le monde plus ouvert et connecté». Quant à Google, sa «mission» est ainsi rédigée: «Organiser les informations à l’échelle mondiale dans le but de les rendre accessibles et utiles à tous». En particulier aux services de renseignements américains, semble-t-il… Et parmi ses dix principes fondamentaux, cette entreprise affiche, comme quatrième principe: «La démocratie sur le Web fonctionne».
 
Oui, sauf dans les pays comme la Chine, par exemple, où Google censure les contenus et les sites qui pourraient fâcher le pouvoir en place et risquer de mettre en péril ses revenus publicitaires et son désir d’hégémonie.
 
L’impéritie avérée des services de renseignements, qu’il s’agisse des attentats du 11 septembre 2001 ou, plus récemment, de l’attentat contre Charlie Hebdo, est retournée par les gouvernements pour nous faire accepter comme nécessaire une société de surveillance absolue, sous prétexte de prévention du terrorisme. Alors que ni l’une ni l’autre de ces deux tragédies n’aurait pu être évitée par la surveillance généralisée des citoyens. Elles ont surtout été l’expression de la faillite des services de renseignements: incapables de trouver l’aiguille dans la meule de foin, ils veulent pouvoir contrôler et surveiller toute la meule!
 
Le soutien plus que modéré des opinions publiques à Chelsea Manning, Edward Snowden ou Julian Assange, par exemple, a été un signal clairement compris par les gouvernements: ils ont toute latitude pour tisser encore plus finement et solidement la toile de surveillance des individus. Les révélations faites par Edward Snowden montraient cependant bien l’ampleur du phénomène et auraient dû, ou pu, éveiller les consciences.
 
Il n’en fut rien. Ou si peu.
 
Ce qui s’apparente à de la surveillance de masse, rendue possible par la technodépendance, n’est pas compatible avec la liberté. Cette spirale du «progrès» débouche inéluctablement sur une fosse commune destinée à l’ensevelissement des libertés individuelles et du libre arbitre.
A la fin du XVIIIe siècle, Jeremy Bentham imagina le Panoptique, une structure architecturale qui permet à un seul gardien, logé dans une tour centrale, d’observer et de surveiller tous les prisonniers sans que ceux-ci sachent s’ils sont observés ou pas, créant ainsi un «sentiment d’omniscience invisible»*. Si nous n’y prenons garde, les TIC pourraient faire se réaliser de façon ultime le rêve de Jeremy Bentham, par la mise en œuvre d’un Panoptique virtuel et universel, délibérément choisi et accepté par les citoyens. Pourtant, rien de tout cela n’est irréversible.

Pour l’instant. Mais une prise de conscience des citoyens est indispensable. La dénumérisation
de la société et de la vie privée est nécessaire. Elle ne se fera que par la mobilisation de citoyens soucieux de préserver les libertés individuelles.
 
Pascal Vandenberghe
Président-directeur général Payot Libraire
 

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