30/08/2015 12:02 | Lien permanent | Commentaires (0)

Solar Impulse: vite, la suite!

lstapioca-tomlm.jpgLorsqu’on demandait à François Truffaut comment il vivait la réalisation d’un film, il prenait comme image un voyage en diligence, du temps de la conquête de l’Ouest. Au début, tout le monde se réjouit de la perspective. Puis arrivent les impondérables. Peu à peu, le voyage se transforme en cauchemar, et pour finir, chacun est heureux de s’en sortir vivant. Sans doute que les deux protagonistes de Solar Impulse ont dû connaître de tels sentiments. Sans doute aussi qu’ils les vivent encore.
 
C’était d’abord la météo, qui imposait de remettre telle ou telle étape du périple à plus tard, puis de la remettre encore, et encore. Chaque report créait des attentes, elles étaient déçues, au point qu’en définitive, l’équipe de Solar Impulse décidait de ne plus communiquer ses prévisions de départ.
C’est maintenant le matériel endommagé, qui oblige à interrompre le vol pour de longs mois. Des réparations lourdes rajouteront une vingtaine de millions à un budget colossal.
 
C’est enfin une vague de désenchantement qui déferle dans les médias et les discussions de fin de repas. On s’interroge. Quel est l’intérêt de l’aventure? Les tranches de sommeil de vingt minutes que devait s’imposer le pilote? Ah, mais c’est qu’il fait du yoga… Ah bon? A son âge, en plus… Formidable… A défaut de mieux, on se focalise sur les petits à-côtés du quotidien. Les voyages multiples, le PC de Monte-Carlo, les instants de retrouvailles entre pilotes, les émotions partagées… On frise le ridicule. Le vedettariat fait vendre du papier, on le sait. Ici, il remplit un vide. Car l’exploit scientifique – faire voler un bien improbable avion à l’énergie photovoltaïque – est peu convaincant. Il pouvait se vérifier de manière plus modeste, sur un continent, sans tour du monde façon Rolling Stones. On aurait évité de souligner qu’il avait besoin de conditions exceptionnelles pour traverser les mers. Chacun fait ses calculs. Quel est le coût en énergie grillée dans les déplacements du staff? A combien se monte le budget global, après les avatars? Enfin, que prouve l’expérience? Quel est son apport scientifique? On reste avec le sentiment qu’il y a là un coup de prestidigitateur, que cette aventure se résume à un tapage mondain, et que la science a été prise en otage par le tralala. Tanto fumo, poco arrosto.
 
Et pourtant… Il serait dommage d’en rester là. André Borschberg et Bertrand Piccard sont deux aventuriers magnifiques, j’ai pour eux une grande admiration. Il me paraît essentiel que l’aventure s’amplifie, et surtout qu’ils la partagent. Piccard et Borschberg sont charismatiques, aptes à susciter des vocations. Quand j’étais enfant, à l’Ecole Nouvelle de Paudex, un Ancien de l’école était venu nous parler d’une expérience extraordinaire qu’il avait faite avec son père: visiter les fonds marins les plus extrêmes, en bathyscaphe. Il s’appelait Jacques Piccard, père de Bertrand, et nous étions tous émerveillés par ce qu’il nous racontait avec tant de ferveur. Plus tard, j’ai entrepris des études de physique en pensant aux aventures des Piccard père et fils, dans les airs et sous les mers. Elles faisaient rêver.
 
Le partage de l’aventure Solar Impulse a eu lieu avec les médias, donc pas avec les bonnes personnes. Basta, les médias! Il faut étendre le dialogue aux jeunes, ceux de Suisse romande d’abord, c’est normal. Faire venir l’engin à Cointrin. Inviter les classes à le voir s’envoler. Aller parler aux écoles. Raconter. Partager. Faire rêver.
 
Il faut aussi redresser le tir par rapport à la communauté scientifique, développer les applications de l’énergie photovoltaïque en tirant parti de l’expérience. Piccard et Borschberg ont baptisé leur expérience «Solar Impulse». Il y aurait donc une impulsion dans cette affaire… A eux
de la donner.
 
Metin Arditi, président de la Fondation Les Instruments de la Paix-Genève et ambassadeur de bonne volonté de l’Unesco

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