13/09/2015 11:11 | Lien permanent | Commentaires (0)

Totem et tabou au bout du lac

bis.jpgCe week-end, La Chaux-de-Fonds est en fête célébrant la réussite de la rénovation de sa Salle de musique. Depuis les années 2000, La Chaux-de-Fonds et le canton de Neuchâtel ont brillamment restauré un théâtre à l’italienne de 1837, «L’Heure bleue», construit un nouveau théâtre à Neuchâtel puis restauré ce joyau dont l’acoustique est réputée dans le monde entier.
A Genève, après trente ans de tergiversations, la construction de la Nouvelle Comédie pourrait faire les frais d’une politique entièrement dévolue au remboursement de la dette. Tout semble superflu, en particulier l’essentiel: de l’éducation à la culture en passant par la santé, tout est soumis à ce nouveau Totem. Dans un tel climat, la culture apparaît comme une dépense, un tabou plutôt qu’un investissement, en dépit de l’attractivité indéniable qu’apporte la culture au rayonnement d’une région. En outre, un théâtre est toujours pourvoyeur d’emplois de proximité et grand redistributeur des deniers publics dans la vie économique locale par le biais de nombreuses PME. Les emplois artistiques ne représentant qu’une part de l’ensemble. Fragiliser un théâtre, c’est donc asphyxier tout un secteur économique. Loin de réaliser une économie, on programme un déficit.
 
Membre de la commission qui a élaboré la nouvelle loi cantonale sur la culture, j’étais une partisane convaincue de l’implication accrue du canton en faveur de la culture. D’autant que le Conseil d’Etat d’alors souhaitait se débarrasser d’elle en transférant ses charges à la Ville de Genève. La mobilisation du milieu culturel à la Comédie avait eu raison de cette lubie. Dans le cadre de nos débats avec la Ville, ses représentants nous avaient mis en garde sur les dangers d’offrir à l’Etat de larges prérogatives en matière culturelle, brandissant la menace d’un pouvoir de blocage étatique. Aujourd’hui, le doute gagne ceux qui pensaient l’Etat capable d’assurer son rôle de pilote culturel.
 
De quoi parle-t-on avec la Nouvelle Comédie? A l’origine, un projet de rénovation d’un théâtre érigé en 1913. Rafistoler l’édifice s’avérait trop cher et sans perspective selon les études concordantes. Il ne s’agit donc pas d’un projet pharaonique mais de la survie d’une institution phare de Genève. Un geste architectural nécessaire avec une salle de 500 places où la visibilité est bonne pour chaque spectateur; une salle modulable de 250 places permettant la programmation de formes novatrices pour former de nouveaux publics, contrepoints essentiels dans une programmation à large éventail. Un atelier de construction de décors in situ limitant les allées-venues à travers le canton et un atelier de costumes offrant aux artisans couturiers un local de travail avec une lumière diurne. Une salle de répétitions dans le théâtre évitera les déplacements incessants vers une paroisse excentrée qui a déjà nécessité moult investissements financiers pour la rendre praticable. Il est aussi question d’espaces agréables pour la circulation du public permettant à chacun de s’y sentir à l’aise quelles que soient ses origines socioculturelles. Un théâtre donc comme il en existe dans de nombreuses villes de moins de 200 000 habitants. Un théâtre carrefour d’échanges dans un quartier neuf, trait d’union avec la France voisine; une eau vive pour irriguer la vie immatérielle d’un canton. Ce projet artistique consoliderait les talents locaux en leur offrant des conditions de travail à la hauteur de leurs ambitions. Il aura pour mission le développement de liens forts entre la création romande et la scène internationale, mais aussi entre les artistes et la Cité.
Ce projet n’est donc pas une folie mais le choix de la sagesse à l’heure où le matérialisme frénétique met en danger le tissu social de nos démocraties.
 
Renoncer à entretenir son patrimoine culturel, c’est trahir un héritage, douter de l’avenir, priver la jeunesse d’une perspective. Au-delà de l’enjeu de la Nouvelle Comédie, je m’inquiète de la nature des arguments et de la virulence de certains opposants. Leur double déni du rôle de la culture et de l’Etat, garant de la liberté d’expression signe un affaissement de la réflexion politique dans ce canton. La haine de la culture recouvre souvent une culture de la haine. Dans ce contexte, construire la Nouvelle Comédie serait décidément un acte salutaire pour Genève.
 
Anne Bisang, Directrice artistique TPR, Théâtre populaire romand, La Chaux-de-Fonds

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