22/11/2015

Guerre ou pas guerre? La confusion

Non, M. Hollande, lsandoz.jpga France n’est pas en guerre. Il n’y a pas eu sur son territoire une «agression armée», mais des attentats accomplis par des terroristes formés par l’Etat
islamique; ce n’était pas «une opération militaire».
 
Il va de soi que la lutte contre le terrorisme doit s’intensifier et que tous les pays d’Europe, Suisse incluse, doivent être solidaires dans cette lutte, organisant la collaboration entre leurs services de renseignement, entre leurs polices, entre leurs contrôles à la frontière, payant donc tous de leur poche cette collaboration. En revanche, contrairement à ce qui était annoncé dans Le Temps du 18 novembre dernier, sous le titre «Opération militaire. L’Europe soutiendra la France», l’art. 42 du Traité de Lisbonne n’est pas applicable qui dispose (cité par Le Temps) qu’«au cas où un Etat membre serait l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres Etats lui doivent aide et assistance». La France n’a pas été l’objet d’une «agression armée», si horribles et inadmissibles que soient les attentats de Paris. Mais la France a, il faut le dire, développé depuis des mois des actions militaires au Mali et au Sahel, et, depuis peu, dans l’Etat islamique, ce qui, par ces Etats, pourrait être considéré comme des «agressions armées». Ces actes français de guerre, même au nom d’une lutte contre le terrorisme, ne sont pas justifiés par une agression armée de la France. On ne peut pas qualifier de «guerre» ce que l’on veut, pour déclencher le soutien de ses soi-disant «amis européens». La guerre – si épouvantable qu’elle soit – obéit à des règles et notamment en ce qui concerne, par exemple, les Etats neutres, le traitement des prisonniers, des populations civiles, voire des hôpitaux et des monuments historiques, sans parler de l’entrée en vigueur de traités d’assistance entre Etats. On ne peut pas qualifier de guerre une lutte contre le terrorisme sans «fausser» les règles de la guerre. Au mieux peut-on parler de guérilla, mais le mot est trop «doux» quand il s’agit du terrorisme.
 
On dira peut-être que la guerre est possible entre des Etats et que l’Etat islamique existe, du moins selon son autoproclamation. Mais cet Etat autoproclamé n’a pour territoire que des pans volés à la Syrie et à l’Irak. Avant que de prétendre attaquer et peut-être détruire un territoire volé à ces deux Etats, au moins faudrait-il avoir été appelé à la rescousse militaire par les gouvernements de ces Etats et donc être d’accord de parler à leur gouvernement «officiel», même s’il est très peu sympathique!
Le terrorisme religieux, celui des djihadistes, n’a ni vrai gouvernement, ni territoire, ni règle autre que la destruction physique totale de ce qu’il qualifie aujourd’hui «d’ennemi d’Allah». Le terrorisme religieux ne cherche même pas à conquérir un territoire pour agrandir son influence, il est suicidaire dans sa folie meurtrière et «purificatrice» et la croyance que c’est une condition pour gagner son ciel.
 
Chaque acte «militaire» de la France ne fera qu’exacerber contre elle la rage djihadiste, et si l’Europe se laisse entraîner «officiellement», l’horreur se multipliera. La lutte antiterroriste exige une tout autre tactique, mais la grande question est de savoir si nous y sommes préparés tant moralement que techniquement. Au lieu de parler à tort de guerre et de faire croire qu’on peut la porter hors d’Europe, entraînons-nous à lutter contre le terrorisme. C’est urgent.

Suzette Sandoz, ex-conseillère nationale libérale (VD)

15/11/2015

Où vont exactement les CFF?

lstapioca-tomlm.jpgL’ancienne régie fédérale multiplie les effets d’annonce: d’un côté, elle investit à coups de milliards dans d’immenses infrastructures, sous les Alpes ou dans les grandes métropoles; dans le même temps, elle lance un gigantesque plan d’économies, RailFit 20/30, censé lui faire économiser des centaines de millions par an. Andreas Meyer, le CEO des CFF, nous promet donc tout à la fois le beurre et l’argent du beurre. Evidemment, quelque chose devra céder. Quoi?

Depuis quelques années et l’achèvement des nouvelles lignes ferroviaires alpines, d’entente avec les pouvoirs publics les CFF se sont lancés dans un très vigoureux programme de construction de nouvelles infrastructures, notamment en métropole, afin de faire face à une hausse projetée de la demande qui promet d’être massive – de l’ordre de 50% au moins à l’horizon 2030.


Traduit en projets, cela donne par exemple la réfection des gares de Lausanne et Genève, la quatrième voie Lausanne-Renens, le tunnel de Gléresse, et en Suisse alémanique la ligne diamétrale à Zurich, les projets de ligne à grande vitesse en Argovie.

Tous ces investissements sont rendus nécessaires par l’augmentation massive de la fréquentation dans les régions métropolitaines, lesquelles réclament dès lors plus de trains, plus grands, plus souvent, sur de plus longues distances. Afin de répondre à cette demande, il faut construire de nouvelles infrastructures – lignes, tunnels, gares, qui vont être utilisées à plein de leur capacité dès leur mise en service, et qu’il faudra donc entretenir dès le premier jour avec un soin particulier.

Quiconque s’intéresse un tant soit peu au transport ferroviaire dans ce pays sait que la Suisse est au monde le pays qui utilise le plus intensément son réseau ferré. En d’autres termes, nous faisons reposer sur l’infrastructure ferroviaire un poids maximal, à tel point que la maintenance a beaucoup de mal à suivre. On ne le crie pas sur les toits, mais, soumis à une pression extrême, notre réseau ferré se dégrade, malgré les efforts héroïques du personnel affecté à son entretien.

Et voilà qu’au moment où on ajoute à ce réseau sous tension de nouveaux éléments majeurs, on annonce un plan massif d’économies, notamment dans la maintenance. On doit le dire: compte tenu du fait que l’entretien du réseau et du matériel roulant est déjà sous pression, on ne voit tout simplement pas comment il parviendrait à assumer des tâches supplémentaires découlant de la simple arithmétique – plus de trains sur plus de lignes, c’est plus de convois et de voies à entretenir – tout en devant essuyer des coupes claires dans ses moyens. Quelque chose devra céder. Quoi?

À demi-mot, les commentateurs évoquent les lignes périphériques. Ici, on parle d’abandonner l’horaire cadencé, ou de remplacer les trains par des bus le soir. Là, un ponte du domaine parle de fermeture de lignes et de tabous à briser. Au-delà de leur diversité, ces propos ont un point en commun: c’est la périphérie qui paiera l’équipement de la métropole. En soi, un retournement saisissant de la politique régionale
de ce pays.

L’autre jour, j’évoquais avec un grand spécialiste de la Suisse devant l’éternel la possible fermeture de la ligne sommitale du Gothard, première victime expiatoire désignée. Impossible, selon lui – en tout cas pour la rampe nord: elle est nécessaire à l’interconnexion, à Göschenen, avec le réseau du Matterhorn-Gotthard Bahn sur lequel circule le fameux Glacier Express. Et au sud, rétorquai-je? Ah, au sud…

Au sud, c’est-à-dire au Tessin, la fermeture serait acceptable. Et on ose encore s’étonner que le canton demande un second tube autoroutier au Gothard…

Pierre Dessemontet, géographe, cofondateur de MicroGIS, conseiller communal PS à Yverdon

 

08/11/2015

Pour un portrait plus fidèle du Valais

bend.jpgL’image du Valais se dégrade. De coûteuses campagnes de promotion n’y changeront guère. Certes, elle tient parfois de la caricature, mais est-elle si fausse? Quelle est donc cette image maculée? D’abord sur le plan économique: l’ouverture d’une instruction contre les anciens dirigeants du Groupe Mutuel illustre les dérives d’une ambitieuse compagnie d’assurances, qui semble avoir sacrifié sa raison d’être pour l’appât du gain et perverti la cause de la solidarité par orgueil. Avec de nombreux compatriotes, je peine à comprendre cette évolution car la fondation des secours mutuels avait sa vertu. Elle marqua une étape importante dans la santé publique et contribua à renforcer la cohésion sociale. Comme plus tard la création des coopératives de consommation ou de production.
 
Autre salissure sur un tableau se voulant sans taches: l’affaire Tamoil, une sorte de feuilleton sans fin, qui raconte aussi l’impuissance des pouvoirs publics face à une multinationale opaque, capable de déguerpir du Chablais pour courir vers d’autres sources de profit. Dans le même ordre d’idées, notons les incertitudes croissantes quant à l’avenir de notre tissu industriel et commercial. Qui dirige les secteurs secondaire et tertiaire? Serions-nous ramenés à 1900, quand le canton fut transformé et intégré de force au marché national, à la merci de capitaux et de l’ingénierie extérieurs? Décidément, la liberté et la sécurité de l’emploi valent mieux que des slogans abstraits sur des affiches de campagne.
Enfin, sur le plan politique, le Valais poursuit sa trajectoire singulière, son «Sonderfall», sous la conduite d’élites n’hésitant pas à forger une Sainte Alliance PDC-UDC. Stratégie moins
hasardeuse qu’il n’y paraît au pays d’Ecône, et appuyée par une puissante machine électorale. D’ailleurs, sans ce relais opérant jusque dans les hameaux les plus retirés, comment expliquer le plébiscite du Lötschental, fief du sénateur Beat Rieder? Les résultats laissent pantois: 96% pour le PDC, avec une participation frôlant les 90%! Pauvre PLR, Pierre-Alain Grichting, jugé si misérable! Cette unanimité stalinienne, digne d’une république soviétique, traduirait l’intense passion d’un monde hors du temps pour son enfant chéri. Douce béatitude du conformisme! Mais rangeons cela au musée des curiosités d’une démocratie moyenâgeuse, comme jadis ces élections à Törbel, où certains magistrats obtenaient plus de voix que de votants. Les méchantes langues disaient alors que l’on y faisait voter les morts!
 
Trêve de plaisanterie, les Alpes s’éloignent toujours plus du Plateau. La Suisse immobile se cabre devant la Suisse qui bouge. Le «Réduit» alpin, où le PDC exerça longtemps son hégémonie, n’est plus un obstacle à la droite nationaliste; l’enseignement du magistère et des notables, un rempart contre les idées les plus extrêmes. La situation s’est renversée: le vote conservateur-catholique recule devant les assauts de l’UDC, la copie cède à l’original. D’autres formules sont à étudier, d’autres voies à emprunter.
 
Dans cette boisson amère de l’arrière-automne, encore un zeste de citron vert.
Avec cette ultime comédie du pouvoir, cette prétention de l’UDC valaisanne à occuper un siège au Conseil fédéral. Le rêve éveillé de son «Lider Maximo» est bien étrange. Berne attend-elle vraiment un prophète au message de guerre, un cheval fou dans un collège de sages? Malgré des médias complaisants, ses chances sont nulles, quand bien même son conseiller en communication le déclare choisi par la divine Providence pour sauver la civilisation occidentale de ses ennemis: les musulmans, les migrants et les métèques. Et si tout cela n’était qu’esbroufe? L’image du Valais n’en sortirait ni grandie ni intacte.
 
Philippe Bender,historien
 
 
 
 
 
 
 

01/11/2015

Nostradamus, reviens!

PMF.jpgIl est assez épatant de constater que les experts, les prévisionnistes, les prophètes, les stratèges n’ont presque toujours rien vu venir ou nous ont raconté des sornettes. Toute l’histoire est faite de formidables surprises.
 
La dernière en date est évidemment l’intervention russe en Syrie: qui l’a annoncée? Personne. Alors qu’en plus d’un an les Américains, les Britanniques et les Français n’ont pas fait reculer les fous d’Allah, une toute petite partie de l’armée russe semble mener une attaque déterminante. Un Blitzkrieg inattendu.
 
Il en a souvent été de même, dans toute l’histoire. Les exemples abondent. Je n’en prendrai qu’un échantillon.
 
L’incroyable attaque de Pearl Harbour le 7 décembre 1941 a demandé une préparation colossale. Les Américains ne l’ont pas perçue. Résultat, entre autres, 188 avions détruits au sol et une entrée en guerre.
 
La chute du mur de Berlin a été, le 9 novembre 1989, un événement majeur. Mais tout semblait normal en République démocratique allemande quelques jours auparavant. Les désastres provoqués par le fameux tsunami, le 26 décembre 2004, sont encore dans toutes les mémoires. Rien ne l’annonçait et personne n’avait pris de précautions, dans aucun des quinze pays touchés.
 
La catastrophe de Fukushima, le 11 mars 2011, c’est un nouveau tsunami qui l’a provoquée. Evidemment, construire des centrales atomiques en bord de mer, c’était les rendre vulnérables. Les Japonais n’ont pas pris les mesures qui s’imposaient.
 
En Suisse aussi, les événements politiques peuvent être imprévus. La votation antiminarets du 29 novembre 2009 en témoigne. Tous les partis, sauf un, toute la presse et l’intelligentsia hostile. Et elle obtient 57,5% de voix favorables!
 
Vous avez tous vu des magazines, des dessins, des affiches de science-fiction du siècle passé, qui tentaient de nous montrer ce que serait le monde d’aujourd’hui. Tout en autoroutes aériennes et voitures volantes. Les possibilités techniques de réalisation sont là. Mais, en fait, il s’agit bien d’utopies. Léonard de Vinci anticipait mieux que nos récents futurologues.
 
Et qui aurait imaginé que le pétrole et le gaz seraient aujourd’hui deux fois moins chers qu’hier, alors que nous parlons d’un produit en quantité limitée? On prévoyait exactement l’inverse, un coût permettant à toutes les autres énergies de remplacer rapidement l’or noir. Les cassandres économiques nous annoncent un prochain krach gigantesque. Théoriquement, ils ont raison: il est exclu qu’on puisse imprimer des dollars et des euros à l’infini, qu’on s’endette sans aucune limite et qu’il n’y ait jamais aucune sanction. Il faudra bien mettre les comptes plus ou moins à zéro, retomber sur terre. Mais voilà. Les maîtres du monde font durer le plaisir… Ils «postponent». Ils préfèrent que la jeune génération paie pour eux… La débâcle finira par arriver, mais elle est très habilement, sans cesse, reportée.
Le monde est déconcertant. Les événements ressemblent un peu à une partie de flipper! La bille part dans tous les sens. Les signes avant-coureurs ne comptent pas.
 
Et les prévisions ne servent pas à grand-chose. On est toujours plus intelligent après!
 
Pierre-Marcel Favre
Editeur

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