06/12/2015 09:44 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cercle, dimanche

Winston, Matteo et les casques bleus de la culture

bisang.jpg«Ils détruisent les statues, nous voulons les casques bleus de la culture. Ils brûlent les livres, nous sommes ceux des bibliothèques. Ils imaginent la terreur, nous répondons avec la culture.» Matteo Renzi le président du Conseil italien a prononcé un discours aux accents churchilliens après les attentats de Paris. Il renforcera les moyens de la culture
et accordera une carte bonus d’une valeur de 500 euros aux jeunes de 18 ans pour les rapprocher de l’offre culturelle.

Après la tragédie du 13 novembre, dans les
débats publics européens, la culture est apparue comme un élément clé de la cohésion sociale. Sur France Inter, le député Malek Boutih l’évoquait dans son parcours: il a pu échapper à une condition sociale sans perspective, grâce à la bibliothèque de son quartier, cet espace miraculeux qui se trouvait en bas de chez lui. Une bibliothèque,
insistait le député, pas un centre sportif ou de loisirs. La culture est décrite comme le socle salvateur de nos sociétés menacées d’implosion. Pourtant, dans notre pays, ses budgets sont attaqués.

Les tractations actuelles sur le transfert des charges entre Ville et Etat fragilisent les moyens de la culture et Berne prépare des réductions financières dans la formation. L’éducation est devenue une cible dans la Cité de Calvin et de Jean Piaget. Des coupes budgétaires répétées visant le Département de l’instruction publique à Genève provoquent la révolte des enseignant.e.s qui se battent avec courage pour préserver un enseignement et un modèle d’intégration de qualité avec 160 nationalités différentes dans les classes. La maison brûle, mais on séquestre le camion des pompiers.

Et nous, acteurs culturels, sommes-nous à la hauteur de nos responsabilités dans un monde en flamme? Oui, si nous sommes capables d’un esprit collectif réformiste. Gagnés par les logiques marchandes, les entrepreneurs de spectacles qui ont remplacé progressivement les artistes à la tête des théâtres publics, cèdent aux lois du marché. Là où l’on se félicitait de résister à l’audimat en misant sur la découverte et le risque, on s’enorgueillit
aujourd’hui de salles pleines par cet artifice: réduire de manière drastique la durée des représentations. Là où l’on jouait trois semaines une nouvelle création dans les grandes villes, on se satisfait de la présenter quelques jours seulement au public, fragilisant ainsi l’emploi et la création. Cette politique de peau de chagrin qui raccourcit la durée des représentations, empêche également le public de se fédérer autour d’un même spectacle et contribue à satelliser les populations déjà éloignées de l’offre culturelle. Calculer fébrilement un taux de risque minimum pour complaire à certaines administrations relève d’un esprit boutiquier absolument contraire à la mission du théâtre public qui doit s’attacher à construire et élargir une communauté de spectateurs autour de créations fortes et porteuses de sens. Il entrave notre puissance intégratrice, cette capacité à tisser des liens alors que nous sommes appelés au chevet d’une démocratie tentée par les accents guerriers et religieux.

Il nous faut aussi élaborer de nouveaux modes de production. Le dispositif des «belles complications» initié par le TPR a indiqué un cap: valoriser l’esprit de troupe, renforcer la permanence des artistes dans les théâtres. Plus que jamais, les institutions culturelles ont vocation à questionner sans concession une société qui a cru pouvoir fonctionner sur pilotage automatique dans un grand désert de la pensée.

Anne Bisang, Directrice artistique du Théâtre populaire romand

Les commentaires sont fermés.