13/12/2015

Nouvelle ère

meuf.jpgDésormais le grand cycle électoral de l’automne 2015 est terminé. La Suisse s’est dotée d’un nouveau Parlement depuis le 18 octobre dernier et d’un nouveau Conseil fédéral depuis mercredi. Une époque s’achève, une autre commence.
 
Nous laissons derrière nous le visage grave d’Eveline Widmer-Schlumpf, son élégance impertinente et son attachement intransigeant à la chose publique. Nous quittons une législature où les forces du centre avaient des ambitions, des stratégies, des volontés d’unité. Nous nous éloignons d’une politique pragmatique, aux alliances souvent fragiles mais qui nous a permis de résister aux grandes crises qui affaiblissent aujourd’hui l’Europe. Depuis mercredi, nous entrons dans une autre ère. Le Parlement est plus à droite, tout comme le Conseil fédéral, désormais composé de deux UDC, dont un au Département clé des finances. Quels constats en tirer?
 
Impossible de ne pas voir l’arrivée d’Ueli Maurer au Département des finances comme la volonté
de l’UDC de mener la politique libérale qu’elle a toujours entendu imposer. Le pari, raté, de miser sur Thomas Aeschi au Conseil fédéral révèle à l’évidence que jamais l’UDC n’a ambitionné de s’occuper réellement d’asile et de migration, mais qu’elle a pour objectif de s’attaquer aux prestations publiques et aux missions de l’Etat. Impossible de penser qu’Ueli Maurer a pris sa décision seul, qu’il n’est pas aujourd’hui, comme hier un homme de parti plutôt qu’un homme d’Etat. Cela n’inaugure rien de bon pour les grands arbitrages financiers qui verront s’opposer les budgets de l’armée, de la formation ou de l’agriculture. S’assombrissent aussi les perspectives de réformer la place financière suisse ainsi que l’avenir de nos négociations avec les pays voisins. Dans ce contexte qui va conjuguer baisse des recettes fiscales et pressions politiques sur les prestations publiques, le nouvel élu romand Guy Parmelin aura la tâche, au-delà de la gestion du Département de la défense, de s’engager, au sein du Conseil fédéral, pour que les choix pris par le collège ne prétéritent pas la Suisse romande, en particulier dans les dossiers de la libre circulation des personnes, indispensable à la sauvegarde des emplois, de la politique de la santé et des investissements dans les infrastructures.
 
Deuxième constat, le Parlement a changé de nature. Clairement plus à droite, cela a déjà été dit, mais avec des forces du centre affaiblies, inaudibles, incapables de dessiner un avenir commun. Les débats autour de l’élection au Conseil fédéral l’ont démontré. Alors qu’ils pouvaient présenter une candidature légitime, ils ont abdiqué. Alors qu’ils avaient le pouvoir de soutenir une alternative au ticket imposé par l’UDC, ils ont renoncé. Au final, le PDC a voté plutôt Parmelin, les Vert’libéraux Gobbi, et le PBD mystère. Comme s’ils étaient atteints par une forme de résignation à ne plus vouloir jouer de leurs propres forces. L’actuelle faiblesse politique et stratégique du centre au Parlement rendra compliquées les alliances ayant permis de défendre le service public, la politique familiale ou la stratégie énergétique.
 
La droitisation du Parlement, l’affaiblissement du centre et Ueli Maurer comme cheval de Troie de l’UDC au Département des finances rendent le rôle des forces de gauche d’autant plus important.
La gauche a quatre ans pour montrer sa capacité de proposition et de mobilisation, à convoquer la population, si nécessaire, contre les choix de la majorité du Parlement, à rassembler au-delà de son propre camp. A faire en sorte que la minorité parlementaire devienne la majorité populaire.
 
Géraldine Savary
Conseillère aux Etats (PS/VD)

06/12/2015

Winston, Matteo et les casques bleus de la culture

bisang.jpg«Ils détruisent les statues, nous voulons les casques bleus de la culture. Ils brûlent les livres, nous sommes ceux des bibliothèques. Ils imaginent la terreur, nous répondons avec la culture.» Matteo Renzi le président du Conseil italien a prononcé un discours aux accents churchilliens après les attentats de Paris. Il renforcera les moyens de la culture
et accordera une carte bonus d’une valeur de 500 euros aux jeunes de 18 ans pour les rapprocher de l’offre culturelle.

Après la tragédie du 13 novembre, dans les
débats publics européens, la culture est apparue comme un élément clé de la cohésion sociale. Sur France Inter, le député Malek Boutih l’évoquait dans son parcours: il a pu échapper à une condition sociale sans perspective, grâce à la bibliothèque de son quartier, cet espace miraculeux qui se trouvait en bas de chez lui. Une bibliothèque,
insistait le député, pas un centre sportif ou de loisirs. La culture est décrite comme le socle salvateur de nos sociétés menacées d’implosion. Pourtant, dans notre pays, ses budgets sont attaqués.

Les tractations actuelles sur le transfert des charges entre Ville et Etat fragilisent les moyens de la culture et Berne prépare des réductions financières dans la formation. L’éducation est devenue une cible dans la Cité de Calvin et de Jean Piaget. Des coupes budgétaires répétées visant le Département de l’instruction publique à Genève provoquent la révolte des enseignant.e.s qui se battent avec courage pour préserver un enseignement et un modèle d’intégration de qualité avec 160 nationalités différentes dans les classes. La maison brûle, mais on séquestre le camion des pompiers.

Et nous, acteurs culturels, sommes-nous à la hauteur de nos responsabilités dans un monde en flamme? Oui, si nous sommes capables d’un esprit collectif réformiste. Gagnés par les logiques marchandes, les entrepreneurs de spectacles qui ont remplacé progressivement les artistes à la tête des théâtres publics, cèdent aux lois du marché. Là où l’on se félicitait de résister à l’audimat en misant sur la découverte et le risque, on s’enorgueillit
aujourd’hui de salles pleines par cet artifice: réduire de manière drastique la durée des représentations. Là où l’on jouait trois semaines une nouvelle création dans les grandes villes, on se satisfait de la présenter quelques jours seulement au public, fragilisant ainsi l’emploi et la création. Cette politique de peau de chagrin qui raccourcit la durée des représentations, empêche également le public de se fédérer autour d’un même spectacle et contribue à satelliser les populations déjà éloignées de l’offre culturelle. Calculer fébrilement un taux de risque minimum pour complaire à certaines administrations relève d’un esprit boutiquier absolument contraire à la mission du théâtre public qui doit s’attacher à construire et élargir une communauté de spectateurs autour de créations fortes et porteuses de sens. Il entrave notre puissance intégratrice, cette capacité à tisser des liens alors que nous sommes appelés au chevet d’une démocratie tentée par les accents guerriers et religieux.

Il nous faut aussi élaborer de nouveaux modes de production. Le dispositif des «belles complications» initié par le TPR a indiqué un cap: valoriser l’esprit de troupe, renforcer la permanence des artistes dans les théâtres. Plus que jamais, les institutions culturelles ont vocation à questionner sans concession une société qui a cru pouvoir fonctionner sur pilotage automatique dans un grand désert de la pensée.

Anne Bisang, Directrice artistique du Théâtre populaire romand