24/01/2016 09:48 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cercle, dimanche

Dans mon lexique à moi

cercle.jpgOn peut lire un peu partout la recension des mots qui ont marqué l’année 2015. Dans mon lexique à moi, il y a des termes que j’exècre: «réseaux sociaux» (faudra un jour qu’on m’explique ce qu’ils ont de social); «le vivre ensemble» (euh, je ne suis pas sûr de vouloir «vivre ensemble» avec la planète entière, «vivre à côté en paix» suffirait à mon bonheur et ce serait déjà un bon début, non?); «zone de confort» (nouveau leitmotiv susceptible de fabriquer du burnout à tour de bras; bah, il faut bien que les gourous du management s’occupent…); et j’en passe. Mais, dans mon «top 10» à moi, loin, très loin au-dessus du lot, sur la plus haute marche du podium, inscrit en lettres d’or: INNOVATION.

Tu allumes la radio le matin? Innovation! Tu ouvres le journal? Innovation! Les deux qui déjeunent à la table d’à côté, de quoi parlent-ils? D’innovation, pardi! Ton entreprise va mal? La solution: innovation! Ta femme t’a quitté (ou te trompe: ça marche aussi)? Innovation! Ton chien est pédé? Innovation, que diable!

Après le succès fulgurant, dans les années 80, des «théories du changement» (il fallait changer pour changer; sinon? Pppfff, ringard!), il fallait bien trouver un nouveau concept attrape-couillon, qui a réponse à tout, sans pourtant garantir d’apporter de solution dans tous les cas de figure.

Parce que la question du sens, ça, on ne l’entend guère, elle. La remise en question, oui, bien sûr, est importante. Innover? Bien entendu, quand c’est nécessaire, utile, mais pas
à toutes les sauces, comme une recette miracle qui endort la raison tel Kaa, le python du «Livre de la jungle», hypnotisant Mowgli: «Aie confiance, crois en moi, que je puisse veiller sur toi.» Et, dans la quête du sens, il y a la prise en compte de nos racines, de nos fondements, de nos valeurs. Les ignorer, voire les renier même, pour faire place à l’«innovation», la grande salvatrice, pourrait bien coûter très cher à l’arrivée. Quand je l’entends citer, je diagnostique bien souvent un manque d’anticipation qui a débouché sur une situation de crise, voire de panique. Bref, ça a plutôt tendance à m’inquiéter d’entendre certains croire que l’innovation va régler tous leurs problèmes. Pour résumer: il faut sortir de sa zone de confort, être connecté et innover. Et qu’ça saute! Suis-je bête! Mais comment n’y ai-je pas pensé plus tôt?

Mais il y a aussi, dans mon lexique, des termes en train de tomber en désuétude, car recouvrant des concepts ayant de moins en moins cours: le droit à l’intimité (désormais quasi impossible dans ce monde connecté partout et tout le temps, voir supra,rubrique «réseaux sociaux»), la liberté de penser (par soi-même, j’entends, quitte à penser «différemment» du discours convenu), et encore moins de s’exprimer. On accorde – à tort – à Voltaire cette citation reprise quasi quotidiennement (sous des formes variables, puisqu’il n’a jamais dit ni écrit cela nulle part): «Je hais vos idées, mais je suis prêt à mourir pour votre droit de les exprimer.» Je vois poindre une nouvelle variante qui est en train de la détrôner: «Je hais vos idées, et je suis prêt à mourir pour vous empêcher de les exprimer.» Une certaine forme d’innovation, si je puis dire, qui rencontre de plus en plus de succès sous toutes les latitudes. C’est un peu pour ça, d’ailleurs, que j’ai des doutes sur le «vivre ensemble».

Pour terminer, je vous livre une citation – une vraie, cette fois! De Chamfort (mais non, pas le chanteur! le philosophe, 1740-1794): «Il y a à parier que toute idée publique, toute convention reçue est une sottise, car elle a convenu au plus grand nombre.» Intéressant, non?

Pascal Vandenberghe, Président-directeur général Payot Librairie

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