21/02/2016 10:57 | Lien permanent | Commentaires (0)

La Suisse divisée entre pays légal et pays réel?

lstapioca-tomlm.jpgLa votation fédérale du 28 février sur l’initiative de l’UDC prévoyant le renvoi effectif des étrangers criminels revêt une importance et une portée qui dépassent son objet. D’une part, il est rare que dans notre démocratie directe l’on revienne sur une question tranchée il y a peu et dont l’application relève largement du Pparlement et du gouvernement. Or, les promoteurs de l’initiative soutiennent que les «politiciens de Berne», mécontents du verdict populaire, auraient atténué sciemment la volonté du Souverain. En contradiction avec l’idée centrale que le peuple est seul maître et seigneur, et sa domination sans partage.
 
Or, sur ce point cardinal se heurtent des lectures différentes de notre charte fondamentale et de notre histoire constitutionnelle. Laquelle doit prévaloir: celle éprouvée par l’expérience, consensuelle, ou celle défendue par les mentors de l’UDC, conflictuelle? Tel sera le premier enjeu du vote. En ce sens, force est d’admettre que le décompte, un dimanche après-midi, des bulletins exprimés n’ouvre pas la voie aux excès de la démocratie d’opinion malléable par la communication et les médias. Il ne signifie nullement que le peuple devienne un monarque absolu, trônant au-dessus de l’Etat de droit. La loi du nombre n’est pas la tyrannie du nombre.
 
D’autre part, dans une perspective plus large, à observer les fronts en présence, on pourrait croire que la lutte finale est engagée entre ceux d’en haut et ceux d’en bas, entre la Suisse gouvernante et la Suisse gouvernée. Le pays légal et le pays réel, selon Maurras, et Dieu sait que le rédacteur royaliste de l’Action française n’avait rien d’un démocrate. Il soutenait même, par provocation mais par bon sens également, que le suffrage universel était conservateur et que la foule, cette masse inerte, subissait l’emprise de groupes résolus et unis.
 
Le modèle helvétique est à la peine: on ne lui jette plus ces brassées de fleurs, comme à une belle démocratie-témoin. L’exception suisse a perdu de son prestige, de son ressort et de sa souplesse: les jambes sont encore solides, mais le souffle se fait court. Les institutions, aux procédures complexes, s’éloignent du citoyen; les partis se transforment, malgré l’apparence, en clubs plus ou moins fermés. Le fédéralisme recule devant la centralisation. Les instruments du référendum et de l’initiative sont en mains des grandes et riches organisations économiques ou écologistes, et encore de formations, campant aux extrêmes de l’échiquier, qui aimeraient ébranler le système avant de s’y complaire.
 
Personne cependant ne niera que la démocratie représentative est sortie rénovée de sa fusion avec la démocratie directe, au cap du XXe siècle. A l’origine, ces deux formes semblaient s’exclure, mais, à la fin, elles ont trouvé un terrain d’entente, en favorisant l’intégration des minorités et la prospérité commune. Ainsi, la Suisse continuera son chemin, car elle ne joue pas à la roulette russe, les dimanches de votation. A condition que le jeu s’apaise et que l’esprit de concordance l’emporte toujours, comme dans une démocratie authentique.
 
Pour cela, il faudra contrer la brutalisation du langage et de l’image politiques. Car c’est mépriser le citoyen que le séduire par l’émotion vulgaire, c’est l’élever que de le convaincre par la raison subtile. Sans verser dans l’angélisme ni ignorer le poids du ressentiment, faisons nôtre cette maxime du président allemand Walter Scheel: «Que la raison commande nos actes!» Mais brisons ce mythe qui voudrait que le magistère de l’intelligence ou de la morale soit l’apanage de cercles cultivés. La Suisse est notre maison commune, la propriété de tous. Son passé, son présent, son avenir!
 
Philippe Bender, historien
 

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