28/02/2016 09:35 | Lien permanent | Commentaires (0)

La chance que nous avons

La journaliste Anchro.jpgna Politkovskaïa se savait condamnée. Ses articles sur les violences faites au peuple tchétchène dérangeaient. Elle ne lâcha rien et fut assassinée en 2006. Avec l’écriture de la pièce, «Femme non rééducable», Stefano Massini redonne une voix à cette figure de résistance.

Le miracle du théâtre est d’agir contre l’oubli: chaque représentation fait revivre Anna et son
irréductible passion de la justice. La très belle mise en scène de Dominique de Rivaz en tournée actuellement en Suisse romande, en témoigne.
 
En écho au spectacle, une table ronde réunissait au TPR, Manon Schick, directrice d’Amnesty International, section suisse, Patrick Chaboudez, journaliste, responsable de politique étrangère à la RTS, la metteure en scène et sa comédienne, Dominique Bourquin. Ces fructueux échanges furent ponctués par la troublante prise de parole d’une spectatrice venue d’un pays qui éprouve quotidiennement la violence. Bouleversée par ce spectacle évoquant le vrai courage, celui qui défie la violence et la mort, cette spectatrice pointait aussi l’horreur d’une société sous surveillance, privée des libertés essentielles et nous renvoyait à cette question: nous qui vivons en paix dans notre pays, que faisons-nous de cette chance? D’où vient cette tentation suisse du repli sur soi? Sommes-nous assez pugnaces dans la défense de nos valeurs?
 
Premier écueil, en Europe comme en Suisse, l’action politique ne se fonde plus sur une réflexion de long terme mais sur une culture de la gestion, sur la recherche de solutions immédiates à des problèmes immédiats, comme le décrypte le philosophe Alain Deneault. On pilote à courte vue, on bricole. Les citoyens sont fortement incités à «jouer le jeu», à servir des intérêts éloignés du bien commun en détournant les yeux. Ce système n’exalte pas le courage ni cet esprit critique qu’Anna Politkovskaïa nourrissait quotidiennement en présentant des faits aux lecteurs de la Novaïa Gazeta, au péril de sa vie.
Cet affaissement des vertus démocratiques génère un flot de paroles brouillonnes. Du pain bénit pour les démagogues et les fondamentalistes de toute obédience. La campagne électorale américaine nous fournit quotidiennement son lot de diatribes délirantes. Mais l’Europe n’est pas en reste avec ses esprits égarés.
La liberté d’expression s’est ainsi trouvé de nouveaux ennemis parmi ceux qui devraient être en première ligne pour la défendre!

Le brillant et multiprimé écrivain et journaliste algérien Kamel Daoud, déjà menacé d’une
fatwa en 2014 par un dirigeant salafiste, vient d’être victime d’un texte hargneux signé d’un collectif d’universitaires paru dans Le Monde.

Le crime de lèse-majesté de Kamel Daoud? Son engagement en faveur du droit des femmes. Dans un article paru dans La Repubblica, il abordait le tabou du «rapport à la femme dans les sociétés arabes».
Face à ses juges, Kamel Daoud s’insurge dans Le Quotidien d’Oran: «Cela reste immoral de m’offrir en pâture à la haine locale sous le verdict d’islamophobie qui sert aujourd’hui aussi d’inquisition». Mi-février, il annonçait
son probable renoncement au journalisme. Les mots remplacent parfois les fusils pour réduire au silence, le courage et la lucidité d’un homme.
 
Que faire pour honorer la chance que nous avons de vivre libres? Convoquant Jean Vilar (la culture est une arme), on a aussi envie de relire Montaigne: seule une véritable passion collective pour la liberté, cultivée au quotidien, peut pérenniser la démocratie. Plus que jamais le courage d’Anna Politkovskaïa et de Kamel Daoud doit nous inspirer car aujourd’hui, toute démission de la pensée se paie cash. L’impensé se transforme en bombe.

Anne Bisang, Directrice artistique du Théâtre populaire romand

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