17/04/2016 09:27 | Lien permanent | Commentaires (0)

Des barrages sont à vendre, et alors?

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La nécessité financière pour Alpiq de vendre une partie de ses barrages a provoqué beaucoup d’interrogations et quelques réactions émotionnelles. Le spectre des «méchants étrangers» contrôlant la production hydraulique suisse est sous-jacent à certaines prises de position. C’est évidemment irréaliste pour deux raisons principales. Le marché de l’énergie électrique n’est plus national mais au minimum européen. Les réseaux sont interconnectés à l’échelle du continent. Une faiblesse grave dans un pays entraîne des répercussions ailleurs.
 
On subit aussi les décisions politiques des autres Etats. Pensez aux conséquences de la débauche de subventions allemandes en faveur des énergies dites renouvelables qui est une cause principale de la débâcle de l’énergie hydraulique en Suisse. Et puis des étrangers, notamment le français EDF, sont déjà copropriétaires de barrages suisses tout comme les Suisses sont engagés dans des ouvrages à l’étranger. Cette solidarité dans les risques est plutôt une bonne chose. La seconde raison, la plus évidente, est que les barrages ne peuvent être délocalisés. En cas de circonstances totalement exceptionnelles leur production peut être réservée, par droit d’urgence, aux besoins nationaux. Au surplus, les barrages sont concédés pour une durée limitée à leurs exploitants. A l’issue de la période de concession, ils font retour, gratuitement pour la partie «mouillée», à l’autorité concédante. La loi précise que l’ouvrage doit être en bon état. L’exploitant doit donc maintenir, à ses frais, l’ouvrage à un bon niveau d’entretien. Il n’y a donc pas de risque de récupérer des ruines… Pourquoi, alors, racheter aujourd’hui, dans une période durable d’insécurité des prix de l’énergie, des parts de barrage qui feront retour dans quinze à vingt ans, à titre gratuit? Les ouvrages hydrauliques ne sont pas rentables aujourd’hui parce que les coûts fixes, dont le plus lourd est l’amortissement des frais de construction, renchérissent le coût du KWh. Ce désavantage sera réduit lors du retour gratuit de l’ouvrage aux autorités concédantes. Pour limiter le problème actuel, le Parlement voudrait subventionner la production hydraulique aux dépens des consommateurs. Etrange initiative, peu explicable dans un Etat régi en temps ordinaire par plus de bon sens! Cette subvention sera payée par les consommateurs captifs (on reviendra sur cette expression qui en dit long!) au profit des actionnaires des sociétés de production qui sont en majorité des collectivités publiques. Cette subvention cache une augmentation d’impôts, déguisée et probablement sans base constitutionnelle.
 
Comme Valaisan, je constate que cette décision, votée par la députation valaisanne, sauf un courageux conseiller national, ouvre la voie à la renégociation des redevances hydrauliques déjà réclamée par un député des régions consommatrices.
 
Certains politiciens souhaitent par un rachat, réalisé pas à pas, aboutir à une nationalisation de l’économie électrique. Il s’agit, disent-ils, d’un secteur stratégique qui doit être étatisé. D’accord en ce qui concerne les autoroutes de l’énergie déjà en mains de Swissgrid. Il s’agit d’un monopole naturel qui ne peut être, en principe, livré à la concurrence. Mais il n’y a aucune raison de nationaliser la production. Tout au contraire! L’avenir dans ce domaine doit rester ouvert aux évolutions technologiques qui sont certaines. Elles provoqueront des changements que les Etats, avec leur lourde procédure de décision, auront de la peine à anticiper. Les partisans de la nationalisation le savent, raison pour laquelle ils veulent maintenir le plus grand nombre possible de consommateurs «captifs», c’est-à-dire de consommateurs qui n’ont pas le choix de leur fournisseur et… du tarif.
Cela dit, il est possible que pour des raisons financières, certains acteurs publics préfèrent racheter, à bon prix, des actifs d’Alpiq plutôt que d’avoir à amortir leur participation, directement ou indirectement, dans cette société. Mais cette décision relève de l’opportunité politique et non de la politique de l’énergie.
La situation regrettable d’Alpiq a, au moins, un avantage, celui d’obliger les décideurs à exposer leur vision à moyen et long terme de la politique de l’énergie. Puissent-ils le faire sans recourir à des slogans vides de sens… Et ne pas oublier que la première nécessité est d’éviter un excès de réchauffement climatique. Nos enfants et petits-enfants sont concernés.

Pascal Couchepin, Ancien conseiller fédéral

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