24/04/2016 10:19 | Lien permanent | Commentaires (3)

Autour du RBI: et si le travail disparaissait?

Depuis que l’humanité a commencé à s’extraire de la préhistoire, l’immense majorité des civilisations se sont construites sur le travail. Tout ce que nous avons produit, nos découvertes, nos progrès découlent du travail des hommes, et cette constante historique est tellement implantée dans nos esprits qu’il nous semble naturel que nous devions travailler pour nous procurer de quoi vivre.
 
Cette vision est encore largement corroborée dans les faits: les révolutions agricole et industrielle n’ont pas fait disparaître le travail. La Suisse en est un exemple éloquent: 77% des 15-64 ans travaillent, et 60% du produit intérieur brut est consacré aux salaires. Or, l’ensemble de la manière dont notre société fonctionne tient sur ces deux piliers: via les salaires, la fiscalité et les cotisations sociales, le travail rémunéré en est le principal vecteur de redistribution des richesses.
 
A y regarder de plus près toutefois, il existe des raisons de penser que cette situation pourrait évoluer. On le sait peu, mais entre la baisse tendancielle du taux d’activité, la généralisation du temps partiel, l’entrée plus tardive et la sortie plus précoce du marché de l’emploi, on travaille de moins en moins dans notre pays. Et chez nos voisins, c’est pire: une partie importante de la population n’est carrément plus nécessaire à la production de richesses. Elle chôme. Et tout cela à l’aube d’une révolution technologique qui va rendre obsolète une grande partie des emplois du tertiaire.
 
Bien sûr, on peut penser que ces révolutions, comme les précédentes, aboutiront à une réorganisation du travail humain plutôt qu’à sa raréfaction. Mais on pourrait aussi se diriger vers une société où le travail humain se limiterait aux seules tâches que les robots, ordinateurs et drones ne pourraient pas accomplir – quelque chose qui se réduirait aux créatifs et aux ingénieurs, peut-être un gros quart des emplois actuels. Tout cela sans que la capacité productive du pays n’en souffre, mais une société où la majeure partie du travail humain aurait été remplacée par le travail des machines.
 
Un tel scénario imposerait de revoir l’ensemble du fonctionnement de la société: la majeure partie de la population ne travaillerait plus, la richesse produite ne serait plus redistribuée sous forme de salaires, et un clivage immense se mettrait en place entre le huitième de la société qui travaillerait encore, pour la plupart dans des postes à forte valeur ajoutée et très bien rétribués, et l’essentiel des autres, condamnés selon les logiques actuelles à végéter avec le minimum vital. C’est évident: l’avènement d’une société post-travail impliquerait une refonte complète du mode de redistribution des richesses, car elle ne pourrait plus reposer sur les salaires. Ideas, anyone?
 
La Suisse a la chance de pouvoir mener ce débat grâce à l’initiative sur le RBI. Malheureusement, elle n’en prend pas le chemin: alors que la vraie question me semble être celle de la possible raréfaction du travail humain et de ses conséquences, notamment sur le système social, les partisans du RBI éludent cette question – comme celle du financement d’ailleurs – et les adversaires font comme s’il n’y avait pas de problème et qu’il y aura toujours du travail pour tout le monde, ce qui n’est déjà plus vrai aujourd’hui.
 
C’est dommage, parce que la thématique mérite mieux que ça: le RBI implique en effet de manière explicite le découplage entre production, travail et revenu, qui pourrait tout à fait devenir une réalité dans les prochaines décennies. Même si ce n’est qu’un futur possible parmi d’autres, il conviendrait de s’y préparer sérieusement, pour pouvoir y faire face le cas échéant. Gouverner, c’est prévoir.
 
Pierre Dessemontet,
géographe, cofondateur de MicroGIS, conseiller communal PS à Yverdon
 

Commentaires

Bonjour, très bon papier, mais je ne comprends pas votre affirmation finale.
Vous dites, malheureusement, les partisans éludent la question de la robotisation et ses conséquences sociales, ainsi que la question du financement. J'ai au contraire l'impression qu'on ne parle que de ça...
Pas suffisamment dans les médias comme le votre, notre temps de parole y étant limité, mais allez voir sur les réseaux sociaux... merci!

Écrit par : Martial Garcia | 24/04/2016

OFS 19.02.2015 "8,7 milliards d'heures de travail non rémunéré ont été accomplies en Suisse en 2013. Ce nombre d'heures est supérieur de 14% à celui consacré au travail rémunéré (7,7 milliards d'heures). L'ensemble du travail non rémunéré effectué en 2013 représente une valeur monétaire estimée à 401 milliards de francs. Ce sont là quelques nouveaux résultats tirés du compte satellite de production des ménages de l'Office fédéral de la statistique."

Le travail de ces hommes et de ces femmes qui oeuvrent gracieusement dans les associations, l'entretien domestique, les soins à la personne, l’éducation, la formation, l’information ou le numérique ne vaudrait rien.
Est-il déraisonnable d'imaginer que soit redistribuée la richesse à laquelle contribuent ?

Écrit par : Steve Roeck | 24/04/2016

Bonjour, et merci pour l'excellent article.

Dommage juste que vous prétendiez que les inititiants "élude" des questions.

Ils y répondent ici: http://rbi-oui.ch/reponses-aux-objections-courantes/

En particulier sur le financement: http://rbi-oui.ch/reponses-aux-objections-courantes/#financement

Et la "robotisation" des emplois est effectivement une préoccupation majeure, adressé par le RBI puisque la production des robots serait imposée et redistribuée sous forme justement d'un Revenu de Base Inconditionnel à tous.

L'avenir ?
Voter Oui le 5 juin c'est permettre une transition en douceur vers cette société où Production, Travail et Rémunération seront découplés !

Écrit par : Roger Kap | 24/04/2016

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