01/05/2016 09:26 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cercle, dimanche

Pas ainsi, Madame Leuthard

lstapioca-tomlm.jpgEn gardant un marché à demi ouvert, l’Etat trouble le jeu et crée sans raisons objectives des conditions-cadres très différentes pour des entreprises produisant la même électricité
avec les mêmes centrales

En novembre 2014, la conseillère fédérale Doris Leuthard plaidait pour l’ouverture complète du marché de l’électricité. Elle lançait la procédure de consultation en vue de la mise en œuvre, en janvier 2018, de la seconde étape de l’ouverture. Celle pour les petits clients. Moins de deux ans plus tard, retournement de situation, Mme Leuthard renonce à l’ouverture complète du marché. La décision se fonde sur les bouleversements du marché de l’électricité en Suisse et en Europe. Mais il n’en demeure pas moins que changer d’orientation aussi radicalement en si peu de temps pose quelques problèmes. D’une part, cela maintient artificiellement deux catégories d’entreprises. D’autre part, et on ne le rappellera jamais assez, la prévisibilité est un besoin essentiel des entreprises, grandes ou petites. Elles doivent connaître l’environnement réglementaire avec lequel elles devront compter. Cette visibilité à moyen terme représente d’ailleurs une qualité importante de la Suisse dont nos élus se vantent volontiers. Ce besoin de savoir à quelle sauce on sera mangé devient existentiel pour les entreprises actives dans la grande hydraulique et le nucléaire. En effet, elles engagent de très gros investissements à très long terme. Des milliards sur cinquante à quatre-vingts ans. Ce sont de véritables paquebots dont on ne peut infléchir la trajectoire sur une courte distance. De très gros bateaux qui ont besoin de temps pour réagir et s’adapter et d’un phare pour s’orienter. Les revirements réglementaires ne sont donc pas sans conséquence pour ces entreprises. On ne peut exiger de leur part une adaptation rapide à un environnement changeant.

Rappelons le contexte: en raison d’un subventionnement massif des nouveaux renouvelables, solaire et éolien, et d’une conjoncture mondiale en baisse, le prix de l’électricité a dégringolé sur le marché. Face à ces difficultés, les pays européens ont quasi tous pris des mesures pour soutenir leurs entreprises électriques (marché de réserve ou de capacité, voire recapitalisation des entreprises comme EDF…). Madame Leuthard considérant, à juste titre sur le fond, que la tâche de l’Etat consiste à créer de bonnes conditions-cadres et non à assumer tous les risques encourus par les entreprises, s’oppose à une intervention étatique. Mais, si
la Suisse, contrairement aux autres pays européens, non seulement n’a rien entrepris dans ce sens, elle continue de taxer fortement le kWh. Plus de la moitié du prix du marché. Et en gardant un marché à demi ouvert, l’Etat trouble
le jeu et crée sans raisons objectives des conditions-cadres très différentes pour des entreprises produisant la même électricité avec les mêmes centrales. Les entreprises protégées qui ont des «clients captifs» et celles qui n’en ont pas. Les «clients captifs», soit ceux pour qui le marché n’est pas ouvert, les petits clients, les ménages, vous et moi, continueront de payer
le prix fort, bien au-delà du prix de revient de l’électricité. Grâce à nous, une partie de la branche se porte très bien, merci pour elle. Et pour Madame Leuthard, celles qui n’ont pas de clients captifs, c’est-à-dire celles qui sont actives sur un marché ouvert et doivent vendre leur production en dessous du prix de revient,
de plus, lourdement taxée, eh bien qu’elles se débrouillent. Tout juste ne dit-elle pas qu’elles
ont chanté tout l’été…

On ne peut décidément pas se prévaloir de règles libérales pour rester dans la demi-mesure et créer de telles distorsions de concurrence. Soit on ouvre le marché complètement. Soit on maintient des clients captifs, mais alors on soutient également les entreprises qui n’en ont pas.

Chantal Balet, présidente FRE (Fédération romande pour l’énergie)

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