08/05/2016 10:01 | Lien permanent | Commentaires (0)

Un passé bricolé?

cercle.jpgPar une décision à la hussarde, le gouvernement valaisan vient d’adopter un nouvel hymne cantonal, puis l’a présenté au brave peuple, sans consultation du Parlement ni des milieux culturels. La méthode radicale surprend, mais en humble administré, admettons qu’il y avait urgence en la matière, la réception du Grand Baillif approchant à grands pas – tel est le titre, boursouflé, du président du Grand Conseil dans le Vieux-Pays. Et c’est ainsi que les cinq membres honorables du Conseil d’Etat décrétèrent d’autorité la fusion d’un chant patriotique «Notre Valais», rédigé en 1890 par Léo Luzian von Roten, patricien de Rarogne, conseiller d’Etat de 1876 à 1897, homme fort du Haut-Valais, donc du Valais entier, et d’une marche de fanfare composée en 1939 par le directeur bâlois, Jean Daetwyler, qui l’intitula «Marignan», du nom de la glorieuse défaite des mercenaires suisses en 1515. Heureux pays dans lequel son gouvernement délibère sur un chant officiel! Comme si, au milieu des soucis qui l’accablent, il voulait se ménager un instant
de réflexion, ou même sortir du temps.
 
Question préliminaire: vaut-il la peine d’aborder un tel dossier alors que d’autres sujets se pressent au portillon, l’aménagement du territoire, les institutions du XXIe siècle notamment? Ne serait-il pas préférable de le laisser à ceux qui font commerce de nationalisme en proclamant éternelles leurs vérités? Non, car cela n’est ni mineur ni futile. D’entrée, disons qu’il est bien dans un Etat fédéral, que les cantons, ces véritables «Etats», possèdent leurs hymnes propres. Mais qu’au-dessus d’eux, il y a la Suisse qui les unit, avec son hymne national, en gestation hélas. Et si les Vaudois exaltent leur amour des lois, les Jurassiens leur liberté retrouvée ou les Neuchâtelois leur indépendance conquise, si d’autres chants expriment l’amour de la patrie et du passé, le respect de la République et du présent, et l’espérance en un bel avenir commun, derrière les paroles, parfois vieillies, on retrouve la sève vive des principes fondamentaux qui nourrissent la démocratie.
Si la fusion des genres, à la valaisanne, ne choque pas trop sur le plan musical, elle fait plus problème sur les plans de l’histoire et de la politique: c’est là que le bât blesse. Le «Pays merveilleux» de 1890 date. Il décrit un monde à jamais enfoui, la vision d’un gouverneur hostile à la modernité, à l’industrialisation, et qui vit dans l’illusion de l’immobilité: une sorte de «Guépard» de Rarogne à la Lampedusa! Quant à Marignan, à l’exception du cardinal de Sion, Mathieu Schiner, par bonheur les Valaisans en furent absents. D’ailleurs, le Valais n’était pas membre de la Confédération des XIII cantons, seulement un pays allié. Quant au Valais supérieur, il tenait le Valais inférieur, sous la Morge de Conthey, pour un pays sujet. Et la lutte sera violente entre les partisans de Schiner, qui soutenaient la papauté et le Saint-Empire germanique, et ceux de Georges Supersaxo, qui appuyaient le royaume de France. Exils, excommunications, confiscations des biens, meurtres, tous les moyens furent bons.
 
Dès lors, face à ce passé, le nouvel hymne apparaît un peu comme un artifice. A-t-il vocation à rassembler? Les paroles du chant ne parlent pas, même si l’air de la fanfare entraîne! Or, un chant aussi doit émouvoir, réunir. Tous deux doivent consolider le sentiment d’appartenance à la communauté, dans le respect des minorités. Sans revêtir la forme d’un nationalisme qui exclut plus qu’il n’intègre. Car l’amour de la patrie valaisanne et suisse est une valeur noble, qui ne peut être dévoyée, une valeur si nécessaire dans notre société globale.
 
Philippe Bender
Historien

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