19/06/2016 10:12 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cercle, dimanche

Le coup de stress du penalty

cercle, dimanchePour un fan ou pour tout un pays, la roulette russe des tirs au but a plus d’une balle dans le barillet… enfin, pas toujours non plus.

Les matches éliminatoires du championnat d’Europe vont débuter et quelques-uns se termineront par les redoutables tirs au but. Un pile ou face que certains se sont empressés de qualifier de «mort subite» ou de «roulette russe». Pour chaque spectateur un peu fanatique, l’état d’alerte est alors absolu: le cœur bat plus vite et plus fort, la respiration s’amplifie, les pupilles se resserrent. La tension nerveuse atteint son paroxysme avec le dernier tir, libérateur ou fatal. Fatal, oui, vous avez bien lu.

Un stress psychologique violent peut malmener la paroi de nos artères – par un déséquilibre hormonal, des poussées d’hypertension artérielle – et, sur celles à risque, provoquer leur occlusion, responsable d’une crise cardiaque ou d’une attaque cérébrale. Ce phénomène avait déjà été remarqué sur de larges populations après une grande catastrophe comme un tremblement de terre ou l’éclatement d’une guerre. Au-delà des explications physiologiques, la consternation, la désolation, la perte de l’élan vital participaient également à cet ébranlement interne responsable de ces hécatombes post-traumatiques.

Forts de ces constatations, quelques curieux s’intéressèrent à savoir si le ballon rond pouvait avoir un tel impact sur une nation, au détour d’une défaite mortifiante. L’étude la plus emblématique fut conduite au Royaume-Uni pendant le Mondial de 1998. Lors des matches qualificatifs, l’Angleterre perdit une rencontre et en gagna deux (dans le temps réglementaire). Aucune
variation notable ne vint perturber le ronron du registre national des décès et des urgences cardiaques. Arriva alors un périlleux quart de final contre l’Argentine. Ce match-là réunissait tous
les ingrédients d’une tragédie shakespearienne: les blessures de la guerre des Malouines n’étaient pas entièrement oubliées et cet affrontement sonnait comme la revanche d’une douloureuse élimination précédente, durant laquelle Diego Maradona avait ouvert la marque avec un but
de handballeur.

L’équipe aux trois lions fut valeureuse contre l’adversité. Elle fut vite réduite à dix avec l’expulsion de son stratège David Beckham, puis se vit refuser un penalty évident et enfin dut accepter l’annulation d’un goal valide qui aurait été victorieux. Et puis, elle joua avec panache, et le but étourdissant de Michael Owens – le plus beau du tournoi – donna à croire aux sujets de Sa Majesté que les dieux, cette fois, en plus de sauver leur reine, se montreraient magnanimes avec leur équipe. Las, n’est pas James Bond qui veut: David Batty manqua l’ultime penalty. Son raté précipita plus que la simple éviction de son pays: il allait déclencher ce que les statisticiens nomment
prosaïquement «un excès significatif d’infarctus et de décès». Indeed, le machiavélisme de cette roulette russe s’avéra doublement cruelle pour bon nombre de Britanniques.

Si on peut comprendre qu’une attaque soudaine – souvent amplifiée ici par une surcharge de nicotine et/ou d’alcool – arrive à fragiliser
la plaque artérioscléreuse d’une artère, il doit
encore s’y associer des facteurs psychologiques fortement négatifs pour la rompre, sinon ces
crises cardiaques se retrouveraient aussi chez les vainqueurs, à peine moins torturés par l’insoutenable suspense. Ainsi donc, le cocktail explosif – celui qui charge le barillet – allierait un duel
de titans, un dénouement dramatique et un
sentiment de perte «viscérale».

Depuis mon enfance, j’ai suivi assidûment les Mondiaux et les championnats d’Europe de football, qui ont tous plus ou moins rapidement bouté notre chère Nati hors du tournoi. J’ai aussi été souvent de garde pour les urgences cardiaques durant ces joutes. Je n’ai pourtant pas souvenir d’un après-match agité. Le barillet avec notre équipe ne serait-il chargé qu’à blanc?

René Prêtre, Chirurgien du coeur

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