26/06/2016 09:25 | Lien permanent | Commentaires (0)

Euro de football: le drapeau, la bite et l’encensoir

cercledimanche.jpgLe dix-septième siècle avait le jésuitisme; nous avons le football. Le football est le sport le plus moral du monde. Les codes sont stricts, les gestes précis. Les joueurs, tandis qu’ils accomplissent leur rituel, doivent faire montre d’une correction parfaite. Il ne leur est toléré ni récriminations, ni mouvements brusques; le tabac, l’alcool et la drogue sont prohibés; ils doivent chanter devant la caméra, remercier l’arbitre, s’abstenir de cracher et sourire quand, à l’issue de la messe, un petit morveux s’amène pour quémander un autographe. En dehors du rituel proprement dit, il leur est demandé de se comporter dignement, ils doivent prêcher l’exemple: une attitude digne, un patriotisme à toute épreuve et une libido timide, de préférence inexistante. L’un d’eux prétend-il être amateur de gnôle et de cigares? Les verges! Se laisse-t-il aller jusqu’à ébruiter une coucherie? Les verges!

Fait-il montre d’une préférence politique hostile au pouvoir en place? Les verges!
Pour le footballeur de haut niveau, c’est avant tout une question de correction, de soumission, d’impeccabilité.
 
Mais autour du footballeur, les éléments se déchaînent. Les affaires de corruptions éclatent, en même temps que les cocktails Molotov des supporters; les sirènes des ambulances retentissent, en même temps que les cris des ouvriers sur les chantiers qataris. L’austère morale n’a pas cours à l’extérieur de la chapelle; au contraire, le rituel des footballeurs ne semble exister que pour racheter les fautes du monde. C’est autour d’eux que se construisent des empires de fiel et de boue; c’est autour d’eux que l’on étouffe des populations entières; c’est autour d’eux que l’on met des cités à feu et à sang. Le footballeur est seul à supporter l’élément moral; il est également seul à devoir assumer l’élément national. L’UEFA, la FIFA sont des agrégats mondialisés. Quant au hooligan, c’est un faux nationaliste, tout au plus un mondialiste grimé pour le week-end: il saute les méridiens le couteau entre les dents, il se sent chez lui dans les rues
de Marseille, dans les rues de Moscou, dans les rues de Turin. Or, de tous les acteurs présents, le footballeur est le moins préparé au sacerdoce: souvent situé à la croisée entre plusieurs cultures, on lui demande d’embrasser un drapeau à l’exclusion de tout autre; propulsé à dix-huit ans dans un monde de fric et de foutre, on lui demande une continence de vieux prélat.
 
Jadis, un confesseur dissolu prêchait la vertu à des ouailles innocentes. Aujourd’hui, d’impeccables calotins qui catéchisent au milieu d’un océan de boue. Le footballeur doit assumer seul la charge morale d’un monde d’hypocrites. Il ne peut que s’écrier, comme l’un des prêtres de Bernanos: «Une paroisse, c’est sale!» Il ne peut que regarder – lui que l’on soumet, lui que l’on étrille – sa morale de pacotille se dissoudre dans le meurtre, s’écouler à vau-l’eau; l’ensauvagement, l’esclavagisme et la corruption lui tiennent lieu d’horizon. Et cet horizon n’est pas neutre.

Au contraire, il hurle l’horizon! Il exige, l’horizon! Il réclame de la droiture, il ne veut pas que l’on
se filme pendant qu’on nique, il ne veut pas que l’on s’allume une clope, il ne veut pas que l’on
insulte le drapeau. Il a des mômes, l’horizon!
 
Un boulot sérieux, l’horizon! A l’écran, tout doit être propre. Le rituel doit s’accomplir,
la conscience rutiler. Le dix-septième siècle a accouché de «Tartuffe»; nous, nous verrons bien ce que nous mettrons bas. Les dramaturges devront garder à l’esprit l’image du sportif châtré, immaculé, perdu au milieu d’une meute d’idiots, d’hypocrites et d’assassins: son public.

Quentin Mouron, écrivain
 

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