26/06/2016

Euro de football: le drapeau, la bite et l’encensoir

cercledimanche.jpgLe dix-septième siècle avait le jésuitisme; nous avons le football. Le football est le sport le plus moral du monde. Les codes sont stricts, les gestes précis. Les joueurs, tandis qu’ils accomplissent leur rituel, doivent faire montre d’une correction parfaite. Il ne leur est toléré ni récriminations, ni mouvements brusques; le tabac, l’alcool et la drogue sont prohibés; ils doivent chanter devant la caméra, remercier l’arbitre, s’abstenir de cracher et sourire quand, à l’issue de la messe, un petit morveux s’amène pour quémander un autographe. En dehors du rituel proprement dit, il leur est demandé de se comporter dignement, ils doivent prêcher l’exemple: une attitude digne, un patriotisme à toute épreuve et une libido timide, de préférence inexistante. L’un d’eux prétend-il être amateur de gnôle et de cigares? Les verges! Se laisse-t-il aller jusqu’à ébruiter une coucherie? Les verges!

Fait-il montre d’une préférence politique hostile au pouvoir en place? Les verges!
Pour le footballeur de haut niveau, c’est avant tout une question de correction, de soumission, d’impeccabilité.
 
Mais autour du footballeur, les éléments se déchaînent. Les affaires de corruptions éclatent, en même temps que les cocktails Molotov des supporters; les sirènes des ambulances retentissent, en même temps que les cris des ouvriers sur les chantiers qataris. L’austère morale n’a pas cours à l’extérieur de la chapelle; au contraire, le rituel des footballeurs ne semble exister que pour racheter les fautes du monde. C’est autour d’eux que se construisent des empires de fiel et de boue; c’est autour d’eux que l’on étouffe des populations entières; c’est autour d’eux que l’on met des cités à feu et à sang. Le footballeur est seul à supporter l’élément moral; il est également seul à devoir assumer l’élément national. L’UEFA, la FIFA sont des agrégats mondialisés. Quant au hooligan, c’est un faux nationaliste, tout au plus un mondialiste grimé pour le week-end: il saute les méridiens le couteau entre les dents, il se sent chez lui dans les rues
de Marseille, dans les rues de Moscou, dans les rues de Turin. Or, de tous les acteurs présents, le footballeur est le moins préparé au sacerdoce: souvent situé à la croisée entre plusieurs cultures, on lui demande d’embrasser un drapeau à l’exclusion de tout autre; propulsé à dix-huit ans dans un monde de fric et de foutre, on lui demande une continence de vieux prélat.
 
Jadis, un confesseur dissolu prêchait la vertu à des ouailles innocentes. Aujourd’hui, d’impeccables calotins qui catéchisent au milieu d’un océan de boue. Le footballeur doit assumer seul la charge morale d’un monde d’hypocrites. Il ne peut que s’écrier, comme l’un des prêtres de Bernanos: «Une paroisse, c’est sale!» Il ne peut que regarder – lui que l’on soumet, lui que l’on étrille – sa morale de pacotille se dissoudre dans le meurtre, s’écouler à vau-l’eau; l’ensauvagement, l’esclavagisme et la corruption lui tiennent lieu d’horizon. Et cet horizon n’est pas neutre.

Au contraire, il hurle l’horizon! Il exige, l’horizon! Il réclame de la droiture, il ne veut pas que l’on
se filme pendant qu’on nique, il ne veut pas que l’on s’allume une clope, il ne veut pas que l’on
insulte le drapeau. Il a des mômes, l’horizon!
 
Un boulot sérieux, l’horizon! A l’écran, tout doit être propre. Le rituel doit s’accomplir,
la conscience rutiler. Le dix-septième siècle a accouché de «Tartuffe»; nous, nous verrons bien ce que nous mettrons bas. Les dramaturges devront garder à l’esprit l’image du sportif châtré, immaculé, perdu au milieu d’une meute d’idiots, d’hypocrites et d’assassins: son public.

Quentin Mouron, écrivain
 

19/06/2016

Le coup de stress du penalty

cercle, dimanchePour un fan ou pour tout un pays, la roulette russe des tirs au but a plus d’une balle dans le barillet… enfin, pas toujours non plus.

Les matches éliminatoires du championnat d’Europe vont débuter et quelques-uns se termineront par les redoutables tirs au but. Un pile ou face que certains se sont empressés de qualifier de «mort subite» ou de «roulette russe». Pour chaque spectateur un peu fanatique, l’état d’alerte est alors absolu: le cœur bat plus vite et plus fort, la respiration s’amplifie, les pupilles se resserrent. La tension nerveuse atteint son paroxysme avec le dernier tir, libérateur ou fatal. Fatal, oui, vous avez bien lu.

Un stress psychologique violent peut malmener la paroi de nos artères – par un déséquilibre hormonal, des poussées d’hypertension artérielle – et, sur celles à risque, provoquer leur occlusion, responsable d’une crise cardiaque ou d’une attaque cérébrale. Ce phénomène avait déjà été remarqué sur de larges populations après une grande catastrophe comme un tremblement de terre ou l’éclatement d’une guerre. Au-delà des explications physiologiques, la consternation, la désolation, la perte de l’élan vital participaient également à cet ébranlement interne responsable de ces hécatombes post-traumatiques.

Forts de ces constatations, quelques curieux s’intéressèrent à savoir si le ballon rond pouvait avoir un tel impact sur une nation, au détour d’une défaite mortifiante. L’étude la plus emblématique fut conduite au Royaume-Uni pendant le Mondial de 1998. Lors des matches qualificatifs, l’Angleterre perdit une rencontre et en gagna deux (dans le temps réglementaire). Aucune
variation notable ne vint perturber le ronron du registre national des décès et des urgences cardiaques. Arriva alors un périlleux quart de final contre l’Argentine. Ce match-là réunissait tous
les ingrédients d’une tragédie shakespearienne: les blessures de la guerre des Malouines n’étaient pas entièrement oubliées et cet affrontement sonnait comme la revanche d’une douloureuse élimination précédente, durant laquelle Diego Maradona avait ouvert la marque avec un but
de handballeur.

L’équipe aux trois lions fut valeureuse contre l’adversité. Elle fut vite réduite à dix avec l’expulsion de son stratège David Beckham, puis se vit refuser un penalty évident et enfin dut accepter l’annulation d’un goal valide qui aurait été victorieux. Et puis, elle joua avec panache, et le but étourdissant de Michael Owens – le plus beau du tournoi – donna à croire aux sujets de Sa Majesté que les dieux, cette fois, en plus de sauver leur reine, se montreraient magnanimes avec leur équipe. Las, n’est pas James Bond qui veut: David Batty manqua l’ultime penalty. Son raté précipita plus que la simple éviction de son pays: il allait déclencher ce que les statisticiens nomment
prosaïquement «un excès significatif d’infarctus et de décès». Indeed, le machiavélisme de cette roulette russe s’avéra doublement cruelle pour bon nombre de Britanniques.

Si on peut comprendre qu’une attaque soudaine – souvent amplifiée ici par une surcharge de nicotine et/ou d’alcool – arrive à fragiliser
la plaque artérioscléreuse d’une artère, il doit
encore s’y associer des facteurs psychologiques fortement négatifs pour la rompre, sinon ces
crises cardiaques se retrouveraient aussi chez les vainqueurs, à peine moins torturés par l’insoutenable suspense. Ainsi donc, le cocktail explosif – celui qui charge le barillet – allierait un duel
de titans, un dénouement dramatique et un
sentiment de perte «viscérale».

Depuis mon enfance, j’ai suivi assidûment les Mondiaux et les championnats d’Europe de football, qui ont tous plus ou moins rapidement bouté notre chère Nati hors du tournoi. J’ai aussi été souvent de garde pour les urgences cardiaques durant ces joutes. Je n’ai pourtant pas souvenir d’un après-match agité. Le barillet avec notre équipe ne serait-il chargé qu’à blanc?

René Prêtre, Chirurgien du coeur

12/06/2016

LAMal: faire ce qui s’impose


_MA76487.jpgLes assureurs maladie présentent leurs comptes 2015. Ils ne sont pas bons. Il faut dire qu’en 2014 on votait sur l’initiative sur la caisse publique, il fallait donc éviter d’annoncer des primes en trop forte hausse. La facture arrive après… Bientôt, les propositions de primes 2017 seront déposées auprès de la Confédération. Les choses seront alors à peu près fixées. Il y aura bien une vérification des centaines de milliers de primes différentes selon le canton, la zone de primes, l’assureur, la franchise, le modèle alternatif, etc. Mais cela bougera peu. Pourtant, rien ne doit être dit jusqu’à fin septembre. Après seulement viendra le bal des réactions, des lamentations et des effets d’annonce. Puis Noël arrivera et on oubliera le sujet.
 
Ainsi, l’an prochain, les familles de notre pays connaîtront une nouvelle hausse de 600 à 800 francs de leurs prélèvements obligatoires, en moyenne. Qui s’ajoutera à une augmentation à peine moindre en 2016. Les assureurs bon marché, qui connaîtront des hausses spectaculaires, expliqueront que la compensation des risques leur coûte beaucoup trop cher, alors que les assureurs chers diront qu’ils doivent quand même encore augmenter leurs primes, parce que la compensation des risques ne leur rapporte pas assez. Derrière ce bazar, il y a deux réalités: la déréliction d’un système de financement fondé sur des assureurs en concurrence sur la prime, et une explosion des coûts liée à des choix politiques fédéraux inspirés par ces mêmes assureurs.
 
En 2012, le Parlement fédéral a décidé pendant dix-huit mois de laisser entrer chez nous tous les médecins de l’Union européenne qui le souhaitaient. Par centaines, de nouveaux spécialistes se sont donc installés dans nos villes et facturent désormais au tarif le plus haut d’Europe. En outre, le Parlement a décidé de libéraliser partiellement le financement hospitalier. De nombreuses cliniques privées sont dès lors subventionnées et un marché intercantonal financé par l’Etat a été créé. Résultat: 15% de hausse de coûts à charge de la LAMal en quatre ans. Pendant les quatre années qui avaient précédé 2012, les coûts n’avaient augmenté «que» de 10%. On doit donc aux inspirateurs de ces libéralisations, à chercher chez les élus bourgeois proches des assureurs et des cliniques privées, un surcoût de 5%, soit un milliard de francs à charge de la LAMal. A quoi il faut ajouter le milliard que les cantons paient désormais à la place des assureurs complémentaires. Deux milliards. C’est ce qu’il faudrait à peu près pour rendre gratuites les primes des enfants et des jeunes en formation.
 
Notre pays va plutôt bien. Mais, chez nous aussi, un pouvoir d’achat qui s’érode alors que l’environnement est prospère, cela finit par engendrer une colère sourde contre cette modernité inégalitaire. Or l’assurance-maladie est une cause majeure de cette réalité. Y aura-t-il enfin assez de forces et de courage pour faire ce qui s’impose? Créer des caisses de compensation cantonales pour rendre compréhensible, transparente et exactement liée aux coûts l’évolution des primes. Créer des instruments de maîtrise des volumes facturés, par exemple, par une généralisation à l’ambulatoire du principe des enveloppes budgétaires par prestataire de soins. Et organiser le système de réduction de primes de manière à ce que cette dernière n’excède pas 10% du revenu, comme nous le réaliserons d’ici à 2019 dans le canton de Vaud.
 
Face aux lobbies, il faudra encore recourir au peuple pour que les choses avancent. C’est le rôle historique de la gauche, des syndicats, des associations de soignants ou de consommateurs. Et de toutes les bonnes volontés, qui finiront bien par bouger. Sans la pression née des tentatives passées, jamais un centime ne serait revenu des primes payées en trop, par exemple, et le libre choix du médecin aurait déjà disparu. Le combat, bien qu’inégal, est donc possible, utile, indispensable.
 
Pierre-Yves Maillard, conseiller d'Etat vaudois

05/06/2016

Les crises sont une chance

lstapioca-tomlm.jpgJ’ai une chance folle de partager avec vous, les préoccupations qui n’ont jamais cessé de me questionner et de faire valoir, à travers mon travail, les valeurs fondamentales qui sont miennes. C’est vrai je n’ai aucun cursus universitaire, mais je suis née avec dans mon berceau un esprit entrepreneurial.

Pour moi, dans la vie il n’y a jamais de hasard. Que des opportunités des questionnements et de l’apprentissage. Bien sûr, il y a des dizaines de thématiques que je vais partager avec vous: Amour, Amitié, Bâtir, Confiance, Collaboration, Croyance, Don, Dignité, Durabilité, Economie, Ecologie, Equité, Famille, Franchise, Gestion, Génération, Gouvernance, Gratitude, Humanisme, Label, Labeur, Leadership, Loyauté,
Mondialisation, Objectif, Observation, Optimisme, Partenariat, Passion, Pérennité, Qualité, Relationnel, Respect, Responsabilité, Réputation, Santé, Société, Succession, Travail, Vision.

Tous ces thèmes me touchent personnellement et ne cessent de m’aider à me remettre en question au quotidien, à modifier mon comportement. Un seul mot pouvait tous les englober et c’est l’objectif ultime que je me suis fixé pour perdurer: l’Excellence.

Ce n’est pas parce que je n’avais pas d’argent quand j’ai commencé que j’ai baissé les bras lorsque le banquier m’a refusé un prêt de 5000 francs pour produire ma première commande qui en valait quatre fois plus! Ce n’est pas parce que je n’ai pas de cursus universitaire que je ne cesse pas d’apprendre sur le monde économique et écologique qui m’entoure. Ce n’est pas parce que je ne parle pas couramment anglais que je refuse de me rendre toute seule en Asie à visiter les plus grands fabricants de microfibre. Ce n’est pas parce que je n’ai pas de diplôme que je ne peux pas être une société formatrice remplie d’apprentis, qui m’apprennent sans le savoir au quotidien les technologies nouvelles et partagent leurs visions parfois différentes de la mienne.


Ce n’est pas parce que le franc se renforce que je licencie mes petites mains, baisse mes prix et réengage à moindre coût de l’autre côté de la frontière. Ce n’est pas parce qu’une candidate compétente désire fonder une famille à moyen terme que je devrais nous priver de ses compétences. Ce n’est pas parce que les prix de mes partenaires fournisseurs suisses ont de la peine à tenir, face à la concurrence étrangère que je les abandonne pour partir faire mes achats à l’étranger et grappiller quelques centimes! Ce n’est pas parce que je suis petite que je dois tout accepter et signer tout ce qui pourrait rapporter plus! Ce n’est pas parce que le monde va mal que je dois tout abandonner. Bien au contraire, le monde à besoin de chacun d’entre nous.

Ce n’est pas parce que tout le monde augmente ses prix que je ne peux pas baisser les miens au fur et à mesure que ma qualité s’améliore et mes pertes de production diminuent. Ce n’est pas parce qu’on a du succès que l’on est riche à millions, je préfère être milliardaire de mon savoir bien faire. Bien sûr, réussir sa vie professionnelle est une satisfaction pour chacun d’entre nous et même un but. Et c’est vers cela que tout naturellement nous nous tournons. Mais la réelle question, est de savoir, de quelle manière? Dans quel but, et surtout dans quel monde?

Le monde de l’économie d’aujourd’hui est bien sûr très difficile, mais il éclaire les lacunes de ses rouages. Il met en lumière le dysfonctionnement des divergences politiques, du système bancaire, de l’abus de pouvoir, des problèmes écologiques de notre planète, de l’éthique, de l’injustice et de la morale. En réalité cette instabilité mondiale remet en question nos modes de fonctionnement, nos ambitions, notre relationnel avec les autres et avec notre planète. Finalement à mon sens, les crises sont une chance.

Babette Keller
Présidente de Keller Trading SA

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