03/07/2016 10:50 | Lien permanent | Commentaires (0)

Déraisonnements

Pahud.jpgL’observation du bavardage public soulève régulièrement le cœur. Dernier exemple en date: la tuerie homophobe d’Orlando.
 
J’ai trouvé résumée dans une interview de l’historien des idées Marc Angenot la tâche première de mon métier d’analyste des discours: «Observer le monde, voir comment s’échangent des raisons, des raisons bonnes ou moins bonnes, leurs mécanismes et leur combinatoire» (revue Mots. Les langages du politique, No 110, mars 2016). J’ajouterai qu’il s’agit de faire circuler dans l’espace public autant nos analyses que les outils qui les nourrissent.
 
J’ai trouvé résumé dans le même entretien l’élément qui, selon moi, rend aujourd’hui primordiale l’adoption de cette tâche par chacun d’entre nous: «A côté de ses gros dispositifs qu’étaient les idéologies et qui aujourd’hui ne s’expriment plus qu’aux extrêmes, on trouve un «marais» considérable, dans lequel la sphère publique fonctionne à la doxa.» La «doxa», c’est le «bavardage public», un magma de lieux communs assénés comme autant d’évidences, soustraites à tout dialogue et à toute exigence argumentative.
 
Il se trouve que l’observation de ce «bavardage public» me soulève de plus en plus régulièrement le cœur. Je ne prendrai qu’un exemple. Depuis la tuerie d’Orlando, pseudo-indignation gay friendly et fiel homophobe débordent sur les réseaux sociaux pour le plus grand malheur de l’intelligibilité de ce qui se joue en termes humains.
 
La réception d’une courte intervention de Tariq Ramadan – diffusée en décembre 2015 sur le portail d’information marocain Hespress-Official, mais venant de réémerger dans des échanges Facebook –, illustre les ravages d’une forme de «prostitution» de la langue, mise au seul service des dogmatismes et narcissismes. Je transcris un extrait de l’intervention: «Il faut qu’on soit extrêmement clair là-dessus. … Dans tout l’Occident … il y a une volonté de normaliser l’homosexualité et l’enseignement du fait que c’est un comportement normal. … Il faut écouter ce que disent vos enfants et il faut prévenir, accompagner. De les protéger en leur disant «faut pas que t’entendes ça», franchement, ça va pas marcher. Si vous pensez aujourd’hui, tout ce qu’il y a sur Internet, tout ça vient aux enfants. Comment est-ce qu’on est armé, intellectuellement et psychologiquement? Quand on sait, et qu’on a été éduqué à résister! Mais quand on nous tient dans l’ignorance, dès que ça vient, ça rentre, ça reste et puis ça commence à cultiver le mal.»
 
L’analyse de la salve demande peu d’outils: en plus de la réduire au pronom «ça» – et d’en faire, par le biais de ce pronom déclassant, une chose «innommable» – Ramadan associe explicitement l’homosexualité – désormais «normalisée», et à laquelle il faut «résister» – à une source du «mal». Il s’est néanmoins trouvé plus d’un internaute pour s’offusquer devant un faux procès d’homophobie, louer l’ouverture de Ramadan – confondant au passage, dans une indéfinition crasse, cette voix singulière et «la» religion musulmane –, et alimenter des joutes idéologiques haineuses. Au point que les propos du prédicateur – et leur violence! – ont fini par disparaître des discussions.
 
Je reviens aux observations d’Angenot: «Quiconque travaille en rhétorique se rend compte très rapidement que la majeure partie des argumentations porte non pas sur le monde mais sur la crédibilité d’une source qui parle du monde»; par ailleurs, «l’Internet fonctionne presque entièrement sur l’intimidation». Comme Angenot, je me place «face au monde empirique, pour regarder ce qui se dit effectivement, et surtout pas pour être normative». Mais comme Angenot encore, j’accepte «la contradiction qui est au cœur de mon travail»: je plaide le retour à un usage responsable de la langue, et j’exprime ma tristesse devant l’insoutenabilité des déraisonnements
de la doxa.
 
Stéphanie Pahud, Linguiste

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