10/07/2016 10:04 | Lien permanent | Commentaires (0)

Frankenstein, vieille prophétie

lstapioca-tomlm.jpgEnfanté par l’imagination de Mary Shelley, surgissait, il y a deux cents ans, «Frankenstein». Cet accouchement littéraire eut lieu un soir d’orage, à Cologny, sur les bords genevois du Léman, lac que Byron, qui logeait dans la même villa que Shelley, traversait à la nage, à peine handicapé par son pied-bot, à une époque où quasi-personne ne savait nager, sauf quelques aventuriers romantiques (détails qui n’ont rien à voir avec le sujet, mais tant pis). Venons-en donc à la question intéressante: pourquoi ce récit d’un médecin (Frankenstein) qui bricole un monstre, écrit par une femme de 19 ans lors d’une réunion d’amis désœuvrés, qui s’étaient mis au défi d’écrire des ghost stories, a-t-il connu une fécondité aussi extraordinaire?
 
Parce que rien ne résume mieux l’angoisse face à la science. Mary Shelley croyait qu’il existe des «connaissances interdites», des «crimes du savoir», capables d’entraîner un châtiment quasi surnaturel. Nos croyances ne portent plus sur des interdits. Mais l’idée que du pouvoir scientifique pourrait sortir – comme un diable de sa boîte – un inconnu à la puissance incontrôlable continue d’exercer sur nous une puissante fascination.
 
A l’époque de Mary Shelley, des expériences viennent de montrer que l’électricité parvient à activer les muscles. Beaucoup en déduisent qu’elle recèle le mystère de la vie. C’est donc avec une décharge électrique que le Dr Frankenstein anime son monstre. Nous n’en sommes plus là: la mode de l’électricité a vécu. C’est avec la génétique que nous éclairons maintenant le mystère du vivant. Et, de plus en plus, c’est avec les machines que nous nous faisons peur.
 
A la suite de Frankenstein, les monstres de science-fiction ont revêtu de multiples formes. Ce furent des géants, des Lilliputiens, des hommes invisibles, des individus surpuissants ou aux pouvoirs cérébraux extraordinaires, des héros manipulés génétiquement, des clones, des hybrides hommes-bêtes ou hommes-machines. Parfois des robots. Ou alors, comme dans «2001: l’odyssée de l’espace», «HAL», un ordinateur à l’intelligence humanoïde. Plus encore que la génétique, c’est ce domaine du monstrueux qui occupe désormais le devant de la scène. La créature de l’homme la plus inquiétante n’est plus inhumaine ni surhumaine, c’est une machine. Mais attention: non pas une machine individuelle, comme l’était «HAL», mais un vaste ensemble computérisé, un réseau neuronal, intelligent, délocalisé, s’auto-organisant de manière croissante hors du champ de compréhension des humains.
 
Ce qui change la configuration du danger. Dans «Frankenstein», le drame se noue quand le monstre exige de son créateur qu’il lui donne une compagne à son image, et que ce dernier refuse, effrayé par l’idée qu’il puisse se reproduire. Mais le réseau intelligent n’a pas besoin de compagne. Il crée lui-même son monde.

Et la menace monstrueuse qu’il exerce, c’est celle de nous en exclure. Il se pourrait que «les machines et les robots surpassent les humains et s’auto-améliorent au-delà de notre contrôle», s’inquiétait récemment la revue Nature. Ce qu’il y a de radicalement nouveau, dans le moment que nous vivons, c’est qu’une réflexion comme celle-ci puisse être publiée dans la plus sérieuse des revues scientifiques, non à la rubrique «fantastique», mais au cœur de l’éditorial.
 
«Frankenstein» est une fiction prophétique. Car rien n’est plus actuel que son troublant scénario: celui d’une créature-monstre qui échappe à son créateur, jusqu’à le menacer dans son existence. Et l’humain-créateur qui, mystérieusement, ne peut s’empêcher de la créer… Probablement parce que cette créature est aussi un prolongement de son être, une incarnation de ses idées et de son pouvoir. Et peut-être même de son destin.
 
Bertrand Kiefer,
Rédacteur en chef de la «Revue médicale suisse»

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