07/08/2016 09:42 | Lien permanent | Commentaires (0)

Le cinéma suisse et les Romands

lstapioca-tomlm.jpgAlors que la 69e édition du Festival de Locarno bat son plein, il est d’usage de s’intéresser à la santé du cinéma suisse et de son accueil auprès du public. Un débat sera d’ailleurs consacré lundi par l’Association suisse des journalistes cinématographiques pour tenter de comprendre pourquoi, contrairement aux Alémaniques, le public francophone boude le cinéma suisse dans son ensemble, et même le cinéma romand. Pourtant, ce dernier se porte comme un charme: rappelez-vous le récent succès international du film d’animation «Ma vie de Courgette» de Claude Barras, présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes et primé à Annecy. Et ces premiers jours de Locarno le confirment: notre petite Romandie est aussi un pays de cinéma.
 
Le festival a fait son ouverture avec, hors compétition, le quatrième long-métrage de cinéma du Genevois Jacob Berger, libre adaptation du texte de Jacques Chessex, «Un Juif pour l’exemple», avec Bruno Ganz et André Wilms. Un film court, sec, sans fioritures, qui met en scène la manière dont une communauté peut faire naître l’horreur ordinaire en son sein – et tend à nous rappeler justement que la bête est toujours là, tapie dans un coin.
 
Le lendemain, Locarno a fêté le retour sur la Piazza Grande (malheureusement arrosée!) du Valaisan Frédéric Mermoud, qui présentait «Moka», adapté du roman homonyme de Tatiana de Rosnay, entre Lausanne et Evian. A la fois thriller et récit sur le deuil, le film réunit et confronte brillamment deux actrices d’exceptions, Nathalie Baye et Emmanuelle Devos, sur fond de drame violent: la mort d’un enfant.
Alors que ce dernier film sortira le 17 août, le film de Berger sera visible dans nos salles en septembre (tout comme «Ma vie de Courgette» d’ailleurs). Trois bonnes raisons d’aller voir un peu de notre cinéma.
 
Les choses se compliquent dès lors que nous traversons la Sarine… J’ai vécu jeudi, toujours à Locarno, un exemple éclairant: la Cinémathèque suisse a présenté la première restauration numérique de «Geschichte der Nacht», documentaire expérimental réalisé en 1979 par le Biennois Clemens Klopfenstein. Présenté à Berlin et Locarno, plusieurs fois primé, ce film magistral a été vu dans le monde entier, acheté par les plus grands musées et continuellement reprogrammé. Pourtant, malgré une critique (même française) dithyrambique, ce film et plus largement l’œuvre foisonnante de Clemens Klopfenstein restent ignorées par la majeure partie des professionnels francophones, suisses compris.
 
Mieux: quand la même Cinémathèque suisse présente la restauration de «Die Letzte Chance» (La Dernière Chance) de Leopold Lindtberg à Cannes Classics, en mai, j’étais étonné par le nombre de personnes qui ignoraient complètement ce pan essentiel de notre cinématographie. Ce film sur la problématique des réfugiés, tourné pendant la guerre, en 1944, a été présenté à Cannes en 1946 et a été ensuite largement diffusé aux Etats-Unis où il a gagné un Golden Globe. La plupart des films de cet immense réalisateur et plus largement ceux de la société de production avec laquelle il travaillait, la Praesens Films, ont connu un destin international, établi des collaborations avec les studios hollywoodiens (notamment la MGM) et reçu 3 oscars. Mais qui le sait, aujourd’hui, en Romandie? Pas grand monde.
 
Aujourd’hui, grâce à la sélection de ces films restaurés à Cannes ou à Locarno, grâce à la visibilité majeure que donnent ces festivals, ces films vont voyager ailleurs, dans des festivals et des cinémathèques à l’étranger. Peut-être qu’en redécouvrant que nous avons nous aussi une histoire de cinéma, une histoire certes modeste mais tout à fait passionnante, ce public qui ne s’intéresse pas assez à son cinéma osera, de nouveau, en être fier.
 
Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque suisse

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