18/09/2016 09:53 | Lien permanent | Commentaires (0)

Immigration, travail, inégalités

cercle.jpgEn Suisse, le problème de l’immigration, si problème il y a, provient avant tout de la (trop) grande capacité de l’économie à créer des emplois. Ce n’est, à l’évidence, pas encore la «fin du travail». Il n’y a jamais eu autant d’emplois, et les dernières années ont connu une progression spectaculaire en la matière. Cette excellente performance tient à la bonne structure économique de la Suisse et, en particulier, à des institutions du marché du travail efficaces. Mais aussi, dans une certaine mesure, à la faiblesse des pays voisins sur ce plan, la France en particulier.
 
Que les importantes créations d’emploi des dernières années n’aient pas plus fortement réduit le taux de chômage est clairement moins positif. On le doit à une inadéquation entre les compétences des chômeurs et celles demandées par les entreprises, alors que la libre mobilité des travailleurs avec l’Union européenne agit comme un oreiller de paresse. Si les compétences recherchées ne sont pas immédiatement disponibles parmi les chômeurs ou les nouveaux arrivants sur le marché du travail, il n’y a guère de difficulté à les trouver chez les migrants potentiels ou les frontaliers.
 
Que cette situation conduise à des flux migratoires considérés comme excessifs est évidemment un défi. Pour les entreprises, d’une part, pour le système éducatif suisse, d’autre part. Ces deux mondes devraient marcher la main dans la main pour renforcer l’employabilité des jeunes en formation dans notre pays, et pour ouvrir des filières de formation correspondant aux compétences demandées.
 
C’est là que réside, à terme, une partie de la solution au vote sur l’immigration du 9 février 2014. Mais nous sommes dans un pays libéral sur le plan éducatif. Chacun(e) peut décider d’entreprendre les études ou le programme de formation qu’il/elle souhaite et s’y atteler avec plus ou moins d’énergie et d’enthousiasme!
Comment, alors, s’assurer qu’au bout de la chaîne l’offre et la demande de compétences s’équilibrent? La réponse se trouve dans le système de prix. Les compétences les plus rares, ou les plus recherchées, doivent être assorties de rémunérations plus élevées. Et inversement, en cas de pléthore de compétences trop similaires ou insuffisantes. En d’autres mots, les inégalités de salaires sont nécessaires. Bien sûr, cela ne veut pas dire que toute différentiation salariale est justifiée, mais cela signifie qu’un aplatissement excessif de la courbe des rémunérations n’est pas compatible avec la liberté de se former.
 
L’offre quasi infinie de travailleurs compétents en provenance de l’Union européenne met cependant à mal ce dernier mécanisme. Si les compétences trop rares en Suisse peuvent, sans autre, être importées de l’étranger, la hausse des rémunérations pour les détenteurs de ces compétences ne prévaudra pas. Dans ce sens la libre mobilité, sans exercer une pression à la baisse sur les salaires, peut empêcher ceux-ci d’augmenter autant qu’ils ne le feraient avec une immigration limitée, et ce précisément dans les domaines où le secteur éducatif ne répond pas adéquatement à la demande.

Que conclure de ce constat? Qu’une politique volontariste en matière éducative, pour encourager les personnes en formation à s’orienter vers les filières produisant les compétences demandées par l’économie, est sans doute nécessaire. Et qu’elle doit être complétée par un mécanisme compensant l’absence de signal «prix» en cas de pénurie de compétences locales. Pour ne pas déroger aux principes européens, ce mécanisme pourrait prendre la forme d’une contribution volontaire à un fonds en faveur de la formation de
la part des entreprises qui engagent du personnel étranger.

Jean-Pierre Danthine, Professeur honoraire à l’UNIL et président de l’Ecole d’économie de Paris

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