30/10/2016

Taux négatifs: de deux maux il faut choisir le moindre…

lstapioca-tomlm.jpgLes taux d’intérêt très bas prévalent depuis plusieurs années. C’est une réalité mondiale qui ne suscite pas l’enthousiasme mais sur laquelle les résidents d’un petit pays n’ont pas de prise. Les Suisses savent qu’ils n’ont d’autre choix que de s’y adapter. Quitte à maudire le sort qui les accable, comme on maudit la pluie et le mauvais temps. Les taux d’intérêt négatifs sont encore moins populaires et la grogne contre la BNS, censée en être responsable, est palpable.

La situation est pourtant la même. Les taux négatifs sont le résultat d’une réalité internationale contre laquelle la Suisse ne peut rien et à laquelle la BNS doit faire face avec les (mauvaises) cartes qu’elle a dans son jeu. Car le franc suisse est une monnaie refuge. La conséquence inévitable de ce statut est que les taux d’intérêt suisses doivent être plus bas qu’ils ne sont à l’étranger, en particulier chez notre grand voisin de la zone euro. Lorsque les taux suisses sont au même niveau que les taux européens, comme c’est le cas depuis la crise, les investisseurs, suisses comme étrangers, reçoivent le beurre et l’argent du beurre: des rendements de niveau international sur leurs investissements en francs et, en même temps, la police d’assurance contre les risques économiques graves qui est attachée à la détention de francs.

Quoi d’étonnant alors qu’ils se précipitent sur les investissements en monnaie suisse ou qu’ils refusent de s’en départir? Un comportement qui condamne la BNS, soit à des interventions massives, qui sont injustifiables sur la durée, soit à accepter un franc exagérément fort pour les besoins de l’économie réelle. Depuis la création de l’euro, les taux en Suisse ont été, en moyenne, inférieurs de plus de 1,5% aux taux européens. Ce différentiel entre les taux suisses et européens est le seul facteur durable modérant la force du franc. L’introduction des taux négatifs en janvier 2015 a rétabli un différentiel de taux légèrement négatif, mais il est beaucoup plus petit que la norme historique. Le résultat est que le franc est fort malgré les interventions quantitativement importantes de la BNS sur le marché des changes (Selon le rapport annuel ces interventions se sont montées à 86 milliards de francs en 2015).

On peut espérer que l’amélioration de l’environnement macroéconomique en Europe et la remontée des taux dans les pays avancés diminuent progressivement la pression sur le franc. Il est prudent cependant de se préparer à un autre scénario. Des perspectives de taux bas sur la longue durée, voire de stagnation séculaire, sont évoquées de manière de plus en plus insistante. Ces spéculations reflètent plus les craintes suscitées par l’évolution économique récente que des certitudes démontrées.


Reste que si les taux d’intérêt en vigueur internationalement devaient rester bas encore longtemps, la nécessité de taux négatifs persistera en Suisse. Et des taux plus négatifs encore que ceux en vigueur aujourd’hui pourraient même s’avérer nécessaires. De deux maux, il faut choisir le moindre. Entre un franc excessivement fort, plus fort même qu’il n’a été historiquement car non protégé par un différentiel d’intérêt suffisant, et des taux d’intérêt négatifs, le choix va vers cette deuxième option.


L’économie suisse ne pourrait pas supporter la première sans transformations négatives majeures. Nous devons apprivoiser les taux négatifs, si possible en retrouvant un peu de la sérénité qui sied à une situation certes désagréable mais sur laquelle nous n’avons pas de prise… comme lorsque le temps du week-end est à la pluie.

Jean-Pierre Danthine,
Professeur honoraire à l’UNIL et président de l’Ecole d’économie de Paris

23/10/2016

Prix Nobel de Dylan: quand l’élite marche la tête en bas

mouroi.jpgBob Dylan reçoit donc le Prix Nobel de littérature qui, conformément aux vœux de Nobel lui-même, distingue l’écrivain «ayant fait la preuve d’un puissant idéal». Il ne s’agit donc nullement, comme l’affirment les grincheux – Assouline en tête – de dauber infiniment sur ce qu’est la Littérature, où de savoir si Dylan est supérieur à Booba ou inférieur à Kundera, mais bel et bien d’évaluer la «qualité d’un idéal». J’y renonce. J’admets bien volontiers que je n’en ai pas les capacités et que, s’il est déjà difficile d’évaluer la qualité d’un texte, il me semble impossible d’évaluer la qualité d’un idéal. Les Palestiniens de Renaud valent-ils mieux que les fermiers de Dylan? Les Bangladais de Harrison moins que les vaches de Morissey? Y a-t-il plus d’idéal dans «Knocking on Heaven’s Door» que dans «Here’s to you», que dans «Ni Dieu, ni maître», que dans «Another Brick in the Wall, pt. 2»? Laissons cela au jury du Nobel!
 
Ce qui m’intéresse, c’est la réaction outrée des partisans de Bob Dylan face aux détracteurs de leur idole. «Comment? lit-on sur les réseaux sociaux, ainsi que dans la presse, vous croyez donc qu’une rock star ne peut pas concourir pour un prix littéraire? Qu’une jolie chanson n’est pas de la littérature? Vous en êtes encore à la religion du Livre? Au culte du fétiche de papier? A vos divinités perdues, renversées, poussiéreuses? Allons donc! Vous êtes des élitistes! Vous méprisez le peuple!
 
L’heure, voyez-vous, est au métissage des arts, pas au durcissement des définitions! Un Nobel à Dylan, cela interroge les frontières, les rend poreuses, allège la lourdeur du label! Allez oust, et vive le peuple!» Immédiatement, la situation vire à l’équivoque. Qu’est-ce qui est populaire? Selon nos endiablés, Dylan richissime, Dylan adulé, Dylan tournant une publicité pour Cadillac, c’est le peuple; par voie de conséquence, Philip Roth posant le problème du racisme aux Etats-Unis, c’est l’élite; Cormac McCarthy interrogeant la perte des repères d’une nation entière, dans un livre pourtant devenu film à succès («No Country for Old Men»), c’est l’élite; Antunes plongeant ses mains au cœur de la misère, de la folie et du suicide, c’est l’élite. Certes, ces trois auteurs ne méritaient pas le Nobel: la qualité de leur idéal est hautement discutable. Mais le simple fait d’écrire des livres, au lieu que de chanter des chansons les condamnent-ils à l’élitisme? Oui, résolument oui… Pour une frange d’individus jugeant le contenant plus important que le contenu. Selon ces purs, écrire une chanson glorifiant le pouvoir est un acte populaire; écrire un livre pour le dénoncer est un acte élitiste.
 
 
Ne soyons pas surpris: au cœur de ce populisme bon enfant, sympathique, véhiculé par les Inrocks, par nos hipsters locaux, il y a l’adoration de ce qui domine le peuple, de ce qui le méprise, de ce qui l’écrase; il y a la haine de ce qui l’élève. Les grandes idéologies, les grandes religions se sont toujours présentées comme «populaires»; elles ont toujours écrasé le peuple. A l’inverse, les sociétés secrètes de libres penseurs, fussent-elles humanistes, ont été pourchassées, désignées comme ennemies. Pour nos populistes, la cause est entendue: le peuple, c’est cette masse hébétée, souvent avinée, qui peut sans doute mémoriser laborieusement une chanson de trois minutes et demie, mais pour qui un livre entier est une insulte, un crachat dans la gueule. McCarthy, Roth, Antunes, pourront continuer à se tenir au plus près des oubliés, des méprisés, des démunis; ils seront néanmoins brûlés sur le bûcher de l’élitisme – et ce, comme de juste, par les people les plus en vue.
 
Quentin Mouron, écrivain

16/10/2016

People have the power

255562299.JPGDans la chanson de Patti Smith, le peuple a le pouvoir. De rêver, de décider, de créer un monde de paix. De nos jours, il a moins la cote. Un mot est même apparu pour condamner la propension à lui être trop proche: populisme.
On connaît la démagogie ou la xénophobie. Ces mots précis suffiraient bien pour désigner les charlatans ou les racistes qui prospèrent dans les joutes électorales du monde. Le procès en populisme, c’est autre chose. C’est le haut de la société qui se méfie du bas, de sa mauvaise éducation. Il ne s’agit pas seulement de viser les contestations de l’immigration, mais aussi le refus des réformes libérales ou de la mondialisation. On additionne d’ailleurs les populismes. L’un, supposé de gauche, serait accroché aux protections sociales et l’autre, supposé de droite, aux frontières. On serait populiste encore quand on combat les emprises religieuses, si elles sont minoritaires. Dans le cas contraire, comme en Pologne récemment, il est possible heureusement de les combattre sans encourir ce reproche.
 
Attachement aux conquêtes sociales, résistance à la concurrence sans règle entre tous les travailleurs du monde, volonté de préserver l’espace public du fanatisme et de la violence, ces positions sont souvent populaires. Car c’est dans les milieux populaires que les insécurités économiques et civiles font le plus de mal. Aujourd’hui, elles sont décrites comme populistes et rejetées hors champ, à disposition des opportunistes, milliardaires ou non, des extrémistes, qui n’en feront rien, rien de bon. Ce rejet de certaines des aspirations populaires les plus fortes s’achève par une concrétisation dans le cercle des élus de la démocratie: les ouvriers, les employés y disparaissent, dans l’indifférence.
 
Voilà comment se déroule la mue élitaire des démocraties occidentales. Elle explique que l’Europe ose ruiner les espoirs de la moitié de sa jeunesse, privée de formation et d’accès à l’emploi, et qu’on continue à libéraliser le monde contre les peuples, par astuce, par des négociations secrètes de traités commerciaux.
 
Notre pays de démocratie directe, où les partis politiques sont construits depuis la base semble préservé de cette dérive. Des progrès sociaux y sont encore possibles, par endroits. Mais ce qui nous entoure nous concerne et nous atteint. Et l’érosion du pouvoir d’achat de notre population à revenu modeste et moyen par un système de santé et d’assurance-maladie rongés par les profits et les lobbies est un risque majeur de rupture.
 
Le peuple n’a sans doute pas toujours raison. Mais il est le milieu et le sens de l’action politique, surtout pour les partis issus des mouvements ouvriers et démocratiques. Il faut donc articuler nos valeurs profondes avec ses intérêts et ses attentes. Il faut donner place, y compris pour les critiquer, aux opinions qui y ont cours, comme à celles et ceux qui à force de courage et de compétences s’engagent et franchissent les obstacles mis entre leur appartenance sociale et les mandats électifs de la démocratie.
 
En 2003, dans une petite entreprise de découpe de plaques d’aluminium, une grève avait lieu pour obtenir un environnement de travail plus sain et des salaires un peu meilleurs. La fille d’un des ouvriers avait téléphoné pour demander à son père pourquoi il ne rentrait pas ce soir-là à la maison. J’avais entendu le papa expliquer ce qu’il faisait avec ces mots: «C’est pour pouvoir t’acheter un vélo à Noël.»
 
La démocratie doit être un espoir pour cet homme, sa fille et les foules qui leur ressemblent, sinon elle est moribonde. C’est pourquoi il faut obstinément, par la lutte et par le compromis, par tous les moyens utiles, pas à pas, continuer à faire progresser concrètement l’égalité des chances et réaliser les aspirations populaires aux bonheurs simples et accessibles ici et maintenant.
 
Pierre-Yves Maillard, conseiller d’Etat vaudois

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