11/12/2016

Les nombreux défis des hôpitaux universitaires

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145_234_76_22.jpgL’Association des hôpitaux de Suisse H + a publié récemment son très intéressant baromètre annuel des hôpitaux et cliniques. On y découvre, notamment, qu’en 2016, trois Suisses sur quatre restent attachés au libre choix de l’hôpital (comme du médecin d’ailleurs). Conscients qu’un réseau trop dense entraîne des coûts élevés, les citoyens plébiscitent la centralisation des prestations hautement spécialisées.
Dans les cantons universitaires, ce sont les hôpitaux du même nom qui jouent ce rôle central et prennent en charge les cas les plus complexes, les plus urgents et les plus divers. Cela est possible grâce à la diversité qui fait la richesse d’un hôpital universitaire. Par exemple, des professeurs de renom y coachent des médecins internes qui débutent leur carrière. La technologie de pointe la plus performante côtoie les consultations de médecine générale. Ou encore, l’infiniment petit des recherches sur la médecine personnalisée prend place aux côtés du gigantisme de milliers de repas servis chaque jour ou de tonnes de draps nettoyés.
 
Sans ces contrastes, sans ces confrontations de points de vue, sans ces mélanges entre expérience et audace, entre technologie et soins de base ou entre recherche fondamentale et pratique clinique, les hôpitaux universitaires ne parviendraient pas à rester au top. C’est une chance pour la Suisse de disposer de ces cinq leaders qui ouvrent la voie du progrès en santé. En effet, il n’y a qu’eux qui puissent se maintenir en permanence au faîte de la recherche, de la pratique médicale et des équipements technologiques. Ils sont les interlocuteurs santé privilégiés des autorités et des autres centres académiques tels que l’EPFL ou Campus biotech. L’étude de H + souligne d’ailleurs que la population accepte le coût que cela représente et même qu’elle redoute que la pression budgétaire n’ait un impact trop négatif sur la qualité des prestations.
 
En contrepartie des deniers publics qu’ils touchent, les hôpitaux universitaires s’engagent contractuellement à fournir des prestations. Par exemple, ils se doivent de rester le lieu de prise en charge des cas les plus urgents comme des plus graves et d’offrir une palette de prestations d’excellence pour tous les stades de la vie. Ils se préposent aussi à rester constamment à la pointe du progrès, à lancer des recherches innovantes, à tester des méthodes nouvelles et à surprendre par des projets inattendus, qui porteront des résultats demain. Enfin, ils s’investissent dans la mission de former des soignants et médecins qui, demain, s’installeront dans le privé, en clinique, en EMS ou resteront dans le secteur public.
Dans ce cadre, un des défis que relèvent les hôpitaux universitaires est de créer des conditions de travail en équipe stimulantes, propres à motiver les plus expérimentés d’y poursuivre leurs activités. Attirer les meilleurs talents dans tous les métiers est un défi de chaque instant.
 
En plus, les hôpitaux universitaires doivent aussi créer un tissu relationnel et humain de qualité. Ainsi, à Genève, nous menons une réflexion importante pour augmenter le temps que les soignants passent aux côtés des patients, ce qui implique notamment de rationaliser les tâches administratives.
Tous les hôpitaux universitaires, et leurs cantons respectifs, consentent aussi d’importants investissements pour améliorer la prise en charge des patients. Ainsi, les chambres à trois lits ou davantage feront bientôt partie du passé et des divisions privées de haut standard se développent.
 
Lorsqu’ils réussissent ce subtil cocktail entre soins, recherche et confort, les hôpitaux universitaires atteignent ce qui figure, dans l’étude de H +, comme le critère de choix No 1 d’un établissement hospitalier: la qualité.
 
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04/12/2016

Deux paresseuses et indignes catégories-excuses

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«Les élites méprisent le peuple»; «Le peuple américain a rejeté ses élites»; «Les élites ne sont pas le problème. Le peuple est le problème»; «Le peuple pluriel face aux élites populistes»; «Non, ce n’est pas la faute des élites si Donald Trump a gagné»; «Nicolas Sarkozy, le peuple contre les élites»… Les médias, les essais socio-historico-philosophiques et les harangues politiciennes surinvestissent ce divorce peuple/élite. Mais de quoi – de qui – débat-on?
 
Dans ces pages il y a quelques semaines, l’élite, c’étaient les universitaires, trop nombreux parmi les élus fédéraux. Dans un autre hebdomadaire, ce sont, une fois par année, «les 100 qui font la Suisse romande». Dans la bouche de Pierre-Yves Maillard, ce sont les «élus, des intellectuels, des médiateurs comme les journalistes». Et le peuple? Dans la même bouche de gauche, ce sont les ouvriers et les employés. Pour Roger Köppel (UDC/ZH), c’est «la majorité silencieuse, les oubliés de la mondialisation, un «mix de paysans, d’entrepreneurs et de gens normaux». Dans les premières gueulantes de Renaud, c’était «le loulou»; dans les dernières, «le beauf». Le peuple, aujourd’hui, c’est «M. et Mme Tout-le-monde», la «voix des sondages», la «bonne cause» à défendre. En bref, personne. Bourdieu l’a résumé en une phrase: on peut étendre le référent du peuple à volonté, la notion «doit ses vertus mystificatrices… au fait que chacun peut, comme dans un test projectif, en manipuler inconsciemment l’extension pour l’ajuster à ses intérêts, à ses préjugés ou à ses fantasmes sociaux» («Vous avez dit «populaire?» «Actes de la recherche en sciences sociales», 1983).
 
Chacun crée le peuple fiction qui l’arrange: un peuple sans pensée propre, réduit à une somme de projections stéréotypées. C’est là le lit du populisme: renvoyer le peuple à une «nature», désincarnée, et contester radicalement son statut de communauté politique ainsi que son pouvoir de transformation des structures sociales. L’élite, de ce point de vue, n’est pas définissable plus déterminément: c’est un ensemble composite d’individus qui, grâce à des capitaux panachés (économique, social, politique, culturel, académique, scientifique, intellectuel) ont la légitimité d’imposer leur grille de lecture du monde.
 
Dans «Retour à Reims» (Flammarion, 2010), le sociologue et philosophe Didier Eribon s’économise tout détour par le politiquement correct: «Je crains fort que les intellectuels qui, manifestant leur ethnocentrisme de classe et projetant leurs propres modes de pensée dans la tête de ceux à la place desquels ils parlent en prétendant être attentifs à leurs paroles, se gargarisent des «savoirs spontanés» des classes populaires – et ce avec d’autant plus d’enthousiasme qu’ils n’ont jamais rencontré dans leur vie quelqu’un qui y appartienne, si ce n’est en lisant des textes du XIXe siècle – ne courent le risque de se heurter à de cinglants démentis et à de cruelles déconvenues.»
 
C’est très populaire de s’écharper sur la définition du peuple: il serait plus honnête et généreux de lui rendre non pas «sa» mais «ses» voix. Pour continuer avec Eribon, la dignité «requiert d’abord qu’on n’ait pas l’impression d’être considéré comme quantité négligeable ou comme de simples éléments dans des tableaux statistiques ou des bilans comptables, c’est-à-dire des objets muets de la décision politique». Le peuple et l’élite ne sont que deux paresseuses et indignes catégories-excuses pour ne pas écouter les innombrables voix singulières, hybrides, paradoxales, irréductibles, forcément embarrassantes et très encombrantes.
 
Stéphanie Pahud, linguiste