08/01/2017 10:34 | Lien permanent | Commentaires (0)

Tweetos de tous les pays, unissez-vous!

0017D821_79232D7A2A5FB54A1C57ED896E610FB8.jpgLa mort de Fidel Castro fut l’un des événements les plus marquants de l’année 2016. Sur les réseaux sociaux, le monde entier a fait connaître son sentiment à l’égard du défunt chef d’État cubain. Des socialistes éplorés célébrèrent, en des termes qu’un hagiographe eût récusés, «la vie pleine d’enseignement du libérateur des peuples»; ils dirent leur tristesse à la perte du «flambeau de l’humanité»; ils s’exprimèrent souvent en espagnol (car il est acquis que l’espagnol est la langue du socialisme – conviction solide que quarante ans de franquisme n’ont pas suffi à entamer).

Des libéraux se réjouirent grassement de la mort de l’ancien révolutionnaire, convinrent en chœur qu’ils «ne le regretteraient pas», avant de vomir des torrents d’injures qui n’avaient rien à envier aux poissonnières extatiques du «Ventre de Paris», de Zola. Ce fut la guerre du héros contre le tyran, la guerre du génie inspiré contre le salaud cupide; les armes, naturellement, furent les Cubains eux-mêmes, dont chacun prétendait avoir sondé les volitions intimes, de qui chacun pouvait décrire l’existence, jusque dans ses plus modestes replis (on savait combien dure l’attente d’une opération de l’appendicite dans un modeste dispensaire de campagne, comme on savait quantifier leur amour ou leur haine pour le chef de l’État).

Ces considérations, longues de moins de trois lignes, et qui tenaient lieu d’argumentaire, faisaient la part belle aux anecdotes, aux souvenirs personnels: tel condamnait le tyran Castro, pour ce que les voitures cubaines lui avaient paru rouillées; tel fondait son amour du «Lider Maximo» sur trois gamins qui, lors d’un voyage touristique, lui avaient semblé en bonne santé; Jean Ziegler, sur les ondes de La Première, rappela, un peu mystérieusement, la beauté envoûtante des femmes cubaines – avant de chanter la pureté immarcescible du camarade défunt.

Naïvement, on pouvait penser que neuf décennies d’une vie qui marquèrent l’histoire mondiale devaient appeler quelques minutes de réflexion, d’analyse; on pouvait s’attendre à plus de cent quarante signes tissés dans un espagnol de gare; on pouvait imaginer que le slogan publicitaire hésiterait, une minute au moins, avant de s’emparer de la dépouille d’un homme, de la trajectoire d’un peuple. Il n’en fut naturellement rien. Car la géopolitique et l’histoire sont des disciplines rébarbatives, chiantes en diable, qui exigent au moins deux ou trois paragraphes pour en venir au fait; on y trouve des références, des renvois, et même, parfois, des éléments de jargon; il est donc naturel que le tweeto cherche à les liquider, à les discréditer, qu’il leur préfère en toutes circonstances le proverbe, le mot d’ordre, le slogan, la boutade, l’anecdote (ceux-ci, précisément parce qu’ils sont «tout faits», donc déjà pensés, peuvent entrer en fonction immédiatement).

De plus, la nuance, souvent constitutive des sciences précitées, est moralement exigeante; elle appelle la collection de faits apparemment divergents et leur pénible synthèse; elle demande à celui qui la pratique de la rigueur, de l’honnêteté; et, surtout, elle ne permet pas de se rattacher directement à une bande. Cette dernière circonstance est importante: sur les réseaux sociaux, on s’élabore un cocon moral, on se retrouve entre soi, on combat ensemble à la pause de 9 heures, à la pause de midi, entre 20 et 21 heures, juste après les nouvelles. L’équilibre de notre cocon dépend directement de notre capacité à être réactifs, à rester en surface, à proposer des slogans fédérateurs. Lorsque a lieu un élément au fort potentiel divertissant, comme la mort de Castro, le renoncement de François Hollande ou un attentat en Europe, c’est moins l’occasion de comprendre le monde que de le conformer à notre image, de l’intégrer à notre cocon, de le «partager avec nos amis».

Naïvement, on pouvait penser que neuf décennies d’une vie qui marquèrent l’histoire mondiale devaient appeler quelques minutes de réflexion, d’analyse

Quentin Mouron
Écrivain

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