19/02/2017 10:13 | Lien permanent | Commentaires (0)

La concurrence, ce concept impossible dans la santé

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Dans ces mêmes colonnes, Jean-Pierre Danthine, professeur honoraire à l’UNIL évoquait il y a quelques semaines, la maîtrise des coûts de la santé. Il donnait sa position d’économiste, à laquelle j’aimerais ajouter de façon complémentaire, mon point de vue de médecin.
 
Pour résoudre les problèmes d’explosion des coûts de la santé, on en appelle régulièrement aux mécanismes classiques de la concurrence. On espère d’elle qu’elle saura résoudre les difficultés qui se profilent: des assurés qui hésitent à consulter en raison des coûts liés à leur franchise toujours plus élevée, des primes qui augmentent sans répit, des subsides qui ne suffisent plus à soulager les plus démunis pour les payer.
 
Or, bien qu’on lui prête tous ces talents, la concurrence est simplement impraticable sur le marché de la santé. Pour qu’elle joue pleinement son rôle, le client, en d’autres termes, le patient, doit pouvoir poser un jugement éclairé sur le produit, soit sur le traitement dont il bénéficie. Il doit être en position de choisir. Or le patient est en quelque sorte un «client captif». Se bercer de l’illusion qu’il est en état de faire un choix conscient lorsqu’il est malade malgré les informations de plus en plus pléthoriques qu’il a en théorie à disposition est un leurre.
 
Aujourd’hui, le système est en effet forcément dispendieux en raison de sa nature profondément libérale. Le médecin a la liberté de se former dans le domaine qu’il veut, il peut installer son cabinet où il le souhaite. Alors même, il faut le rappeler, que ses études et sa formation sont presque entièrement payées par les contribuables et qu’il ne subit aucune contrainte en retour de ces investissements. Curieusement, on a beau savoir de longue date, notamment depuis les études du spécialiste en santé publique Gian Franco Domenighetti, que plus il y a de médecins spécialistes, plus le nombre de consultations augmente, plus les coûts de la santé explosent, aucune limite n’est posée.
 
Les lobbys de la santé sont puissants et défendent leur point de vue en faveur d’un système complètement dérégulé. Les instances politiques essaient de le cadrer grâce à différents types de mesures comme la restriction des équipements lourds par exemple. Mais face à cette autonomie sans frein, l’État ne dispose que de très peu de moyens.
Il reste néanmoins bien des pistes à explorer pour réguler le système. Actuellement, nous formons des spécialistes sans limitation. Dans notre pays, nous en avons trop alors que nous manquons de médecins de premier recours qui agissent comme des régulateurs et recourent aux spécialités avec discernement. Dans ma pratique, combien de fois n’ai-je pas vu des patients qui avaient subi des examens coûteux alors même qu’une bonne anamnèse, un examen clinique et une simple radiographie auraient suffi.
 
Il est choquant de considérer le nombre d’examens qui sont faits sans que l’on se pose la question de leur efficacité ou de leur nécessité. Nous avons donc besoin d’une régulation de la formation post-grade, une refonte appuyée par une identification claire des besoins du marché. Dans le contexte d’une population vieillissante, les médecins généralistes épaulés par les gériatres et les palliativistes devraient être ces régulateurs des prestations faites par des spécialistes. C’est dans ce sens que depuis plusieurs années travaillent le CHUV et le Service de la santé publique du canton.
 
Ensuite, dans le domaine hospitalier, nous devrions développer des contrats de prestations précis afin de définir avec chaque hôpital son activité pour éviter les doublons et la concurrence entre eux. Nous devrions aussi affiner les benchmarkings de façon à améliorer l’efficience de nos hôpitaux. Pour autant, bien sûr, que l’on compare ce qui est comparable. Ce qui se fait dans le domaine de la médecine hautement spécialisée pourrait ainsi être élargi.
Quant au prix du matériel médical et des médicaments – excessif par rapport aux pays qui nous entourent – une des manières de les faire baisser pourrait consister à s’affilier à de grands consortiums d’achats européens afin de ne pas dépendre uniquement des intermédiaires suisses.
 
Si dans le domaine du téléphone portable par exemple, la concurrence est sans doute bénéfique pour le consommateur car elle fait baisser les prix, dans la santé, démonstration est faite que c’est bien le contraire qui se produit.
 
Pierre-François Leyvraz, directeur général du CHUV à Lausanne

 

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