23/04/2017 09:28 | Lien permanent | Commentaires (0)

La dérive des incontinents

mec.PNGLe Petit Robert donne plusieurs sens au mot «incontinence», le dernier s’appliquant à une absence de retenue en matière de langage, avec pour synonyme logorrhée. On pourrait en étendre le sens aux conséquences de tels abus de langage. Quand il a taxé l’Allemagne de «pratiques dignes du nazisme» parce que ce pays a interdit ses meetings de propagande, Recep Tayyip Erdoğan a franchi plusieurs lignes rouges. Celle de la décence: comme tous les champions du muselage de la liberté d’expression dans leur propre pays (et c’est la Turquie qui détient actuellement le record mondial du nombre de journalistes et écrivains emprisonnés), il pousse des cris d’orfraie quand on remet en cause sa liberté d’expression à lui.
 
Celle du respect du droit dans l’un des principaux pays d’accueil de ses ressortissants et de la liberté de ce pays de fixer ses propres règles et limites à cette forme d’ingérence. Celle du langage: l’usage des mots les plus déplacés, insultants et inadaptés est une pratique courante dans la volonté délibérée de créer le chaos chez les autres. À peine le résultat du référendum visant à renforcer encore ses pouvoirs connu, Erdoğan envisage maintenant de soumettre au peuple turc le rétablissement de la peine de mort. Et l’Europe se demande (jusqu’à quand?) s’il ne serait pas temps de rejeter définitivement sa demande d’adhésion à l’UE.
 
En Hongrie, membre de l’UE depuis 2004, c’est à l’Université d’Europe centrale (UCE) créée par le philanthrope et milliardaire Georges Soros (d’origine hongroise) – et à ses quelque 1500 étudiants – que Viktor Orbán s’attaque, avec une nouvelle réglementation fabriquée sur mesure afin de la fermer. Malgré les critiques internationales, la mobilisation de 900 chercheurs, de 17 Prix Nobel, et en dépit de la marche de 10 000 personnes à Budapest, le Parlement a adopté, par 123 voix contre 38, une loi visant à mettre un terme aux activités de cette prestigieuse université anglophone. Après que son pays a largement profité des largesses de l’UE, Orbán envisage désormais d’organiser une consultation contre l’UE.
 
La Pologne, elle aussi membre de l’UE depuis 2004, n’a de cesse de limiter la liberté d’expression et les libertés individuelles, visant là aussi un pouvoir «fort», au sens d’autoritaire. Si la droite nationaliste a dû reculer dans son projet d’interdiction totale de l’avortement, les droits des homosexuels sont remis en cause et les actes homophobes de plus en plus fréquents.
 
Que fait l’UE face à ses membres qui enfreignent ainsi ses règles et ses valeurs et aux pays candidats qui, comme la Turquie, de toute évidence, ne remplissent pas les critères d’adhésion? Pas grand-chose. Rien qui vienne restreindre cette dérive des incontinents et l’affirmation, en son sein même, de pouvoirs autoritaires pour lesquels la démocratie est un obstacle à leur accomplissement plein et entier.
 
Cette forme de violence commence bien naturellement par des attaques en règle contre la liberté d’expression: l’information et la culture sont des «virus» dont tout régime autoritaire promeut l’éradication.
Que le livre ait toujours été considéré comme un danger en soi par les dictatures de tout poil, voilà qui est plutôt rassurant. «Les mots sont des armes», disait Shakespeare! Et ils font mouche contre tous les obscurantismes, qu’ils soient économiques, raciaux, sociaux, religieux, politiques ou culturels. «Quand j’entends le mot «culture»…
je sors mon revolver», écrivait Hanns Johst au siècle dernier; «quand j’entends le mot revolver, je brandis la culture», pourrions-nous lui répondre. L’Europe au sens géographique (dont la Suisse fait partie) se doit d’être le fer de lance de la défense du livre et de la culture, contre les régimes autoritaires aux visées obscurantistes.
 
Que fait l’UE face à ses membres qui enfreignent ainsi ses règles et ses valeurs et aux pays candidats qui, comme
la Turquie, de toute évidence, ne remplissent pas les critères d’adhésion?
Pas grand-chose.
 
Pascal Vandenberghe, Président-directeur général Payot Libraire

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