30/04/2017

L’emploi avant tout!

Ver_2_of_DANTHINE_Jean_Pierre_FC01129.jpgIl n’est pas de critère de succès plus important pour une économie avancée que sa capacité à offrir un emploi à tous ceux qui souhaitent travailler. À l’aune de ce critère, la performance de l’économie suisse est remarquable. Le taux d’emploi y est élevé, le taux de chômage bas, alors même que les bas salaires y sont parmi les plus hauts du monde. Rien n’est jamais acquis cependant; il faut jalousement préserver ce trésor en évitant toute mesure de nature à péjorer cette performance exceptionnelle: priorité à l’emploi! Cela étant, dans un monde où les individus sont libres de se former (ou pas) dans les domaines de leur choix, sans considération explicite pour les compétences demandées par l’économie, le plein-emploi à salaires élevés tient un peu du miracle. D’autant que des salaires hauts et en croissance vont inévitablement de pair avec des exigences de plus en plus fortes en matière de productivité. Il est dès lors légitime de poser la question de savoir si, même avec les atouts qui sont les siens, une économie décentralisée comme l’économie suisse peut continuer à assurer un emploi pour tous, y compris pour ceux et celles qui, pour des raisons diverses, ont du mal à suivre le rythme.
 
Ne faudrait-il pas compléter les mécanismes de marché (guidés par les besoins des entreprises) par une action publique pour l’emploi ciblée sur les compétences des personnes laissées au bord du chemin, les travailleurs ayant épuisé leur droit à l’assurance-chômage, les personnes à l’aide sociale, les sans-abri? Il s’agirait d’offrir à tous les exclus du marché du travail régulier la possibilité de participer à des travaux ou services d’utilité publique. L’idée serait bien sûr de leur assurer un revenu de subsistance mais de le faire d’une manière plus constructive qu’au travers d’un revenu universel inconditionnel. En offrant aux personnes concernées la possibilité d’apporter une contribution à la société en échange d’un revenu mérité, on les aiderait à retrouver ce sentiment de dignité lié au travail rémunéré que ne garantit pas la simple réception d’un chèque et qui est le premier pas vers la réintégration dans le circuit de l’emploi.
 
Utopie? Non, seulement une question de priorité. Les villes d’Albuquerque et de Portland, notamment, se sont engagées dans ce sens. Elles ont développé des programmes de mise au travail des sans-emploi et des sans-abri. (Voir par exemple, le lien ci-dessous.) Et ce n’est pas une coïncidence. Car c’est au niveau des communautés locales que de tels investissements pour l’emploi (c’est bien d’investissements qu’il s’agit: des ressources devraient être engagées mais leur rendement social, et sans doute aussi financier pour le secteur public, serait très largement positif) sont les plus naturellement concevables. Les villes possèdent les informations et les contacts avec les demandeurs d’emploi; elles sont les mieux à même d’identifier les interventions les plus utiles à la collectivité. Elles devraient aujourd’hui réfléchir à accepter un rôle d’employeur de dernier ressort.

Jean-Pierre Danthine, Professeur honoraire à l'UNIL et président de l'Ecole d'économie de Paris

Lire les expériences réalisées



23/04/2017

La dérive des incontinents

mec.PNGLe Petit Robert donne plusieurs sens au mot «incontinence», le dernier s’appliquant à une absence de retenue en matière de langage, avec pour synonyme logorrhée. On pourrait en étendre le sens aux conséquences de tels abus de langage. Quand il a taxé l’Allemagne de «pratiques dignes du nazisme» parce que ce pays a interdit ses meetings de propagande, Recep Tayyip Erdoğan a franchi plusieurs lignes rouges. Celle de la décence: comme tous les champions du muselage de la liberté d’expression dans leur propre pays (et c’est la Turquie qui détient actuellement le record mondial du nombre de journalistes et écrivains emprisonnés), il pousse des cris d’orfraie quand on remet en cause sa liberté d’expression à lui.
 
Celle du respect du droit dans l’un des principaux pays d’accueil de ses ressortissants et de la liberté de ce pays de fixer ses propres règles et limites à cette forme d’ingérence. Celle du langage: l’usage des mots les plus déplacés, insultants et inadaptés est une pratique courante dans la volonté délibérée de créer le chaos chez les autres. À peine le résultat du référendum visant à renforcer encore ses pouvoirs connu, Erdoğan envisage maintenant de soumettre au peuple turc le rétablissement de la peine de mort. Et l’Europe se demande (jusqu’à quand?) s’il ne serait pas temps de rejeter définitivement sa demande d’adhésion à l’UE.
 
En Hongrie, membre de l’UE depuis 2004, c’est à l’Université d’Europe centrale (UCE) créée par le philanthrope et milliardaire Georges Soros (d’origine hongroise) – et à ses quelque 1500 étudiants – que Viktor Orbán s’attaque, avec une nouvelle réglementation fabriquée sur mesure afin de la fermer. Malgré les critiques internationales, la mobilisation de 900 chercheurs, de 17 Prix Nobel, et en dépit de la marche de 10 000 personnes à Budapest, le Parlement a adopté, par 123 voix contre 38, une loi visant à mettre un terme aux activités de cette prestigieuse université anglophone. Après que son pays a largement profité des largesses de l’UE, Orbán envisage désormais d’organiser une consultation contre l’UE.
 
La Pologne, elle aussi membre de l’UE depuis 2004, n’a de cesse de limiter la liberté d’expression et les libertés individuelles, visant là aussi un pouvoir «fort», au sens d’autoritaire. Si la droite nationaliste a dû reculer dans son projet d’interdiction totale de l’avortement, les droits des homosexuels sont remis en cause et les actes homophobes de plus en plus fréquents.
 
Que fait l’UE face à ses membres qui enfreignent ainsi ses règles et ses valeurs et aux pays candidats qui, comme la Turquie, de toute évidence, ne remplissent pas les critères d’adhésion? Pas grand-chose. Rien qui vienne restreindre cette dérive des incontinents et l’affirmation, en son sein même, de pouvoirs autoritaires pour lesquels la démocratie est un obstacle à leur accomplissement plein et entier.
 
Cette forme de violence commence bien naturellement par des attaques en règle contre la liberté d’expression: l’information et la culture sont des «virus» dont tout régime autoritaire promeut l’éradication.
Que le livre ait toujours été considéré comme un danger en soi par les dictatures de tout poil, voilà qui est plutôt rassurant. «Les mots sont des armes», disait Shakespeare! Et ils font mouche contre tous les obscurantismes, qu’ils soient économiques, raciaux, sociaux, religieux, politiques ou culturels. «Quand j’entends le mot «culture»…
je sors mon revolver», écrivait Hanns Johst au siècle dernier; «quand j’entends le mot revolver, je brandis la culture», pourrions-nous lui répondre. L’Europe au sens géographique (dont la Suisse fait partie) se doit d’être le fer de lance de la défense du livre et de la culture, contre les régimes autoritaires aux visées obscurantistes.
 
Que fait l’UE face à ses membres qui enfreignent ainsi ses règles et ses valeurs et aux pays candidats qui, comme
la Turquie, de toute évidence, ne remplissent pas les critères d’adhésion?
Pas grand-chose.
 
Pascal Vandenberghe, Président-directeur général Payot Libraire

16/04/2017

De la taxation des robots

001CB307_A0D7F1C697935315718509A0C37ADDDC.jpg

L’avènement de processus informatiques autonomes supplantant le travail des hommes va poser un sérieux problème fiscal à l’État.
 
Depuis la nuit des temps, l’État taxe la production des sociétés pour financer les besoins de ces dernières en infrastructures et services: routes et canaux, écoles et universités, police, armée. Cette taxation est souvent imposée au vecteur principal de la production: dans les sociétés agraires, elle frappait en nature les produits de la terre à travers la dîme; elle pouvait aussi se traduire directement par une taxe en nature sur le travail: la corvée.
 
Depuis la révolution industrielle, la majeure partie de la richesse produite par les sociétés est redistribuée sous forme de salaires. L’État s’est donc adapté en mettant en place l’impôt sur le revenu, à travers lequel il taxe, en définitive, la productivité. C’est un moyen efficace: aujourd’hui en Suisse, 60% du produit intérieur brut est consacré aux salaires. Il est donc logique que l’État se finance au travers de l’imposition sur le revenu.
 
Dans tous ces cas, l’essentiel de la production est assurée par le travail des hommes, de telle sorte que nous avons beaucoup de mal à pouvoir imaginer qu’il puisse en être autrement. En outre, de par son ancienneté, l’imposition du revenu du travail apparaît légitime aux yeux de la population. On voit d’ailleurs très bien cet effet dans la manière très différente dont nous traitons les revenus du travail, assez lourdement taxés, et ceux du capital, qui le sont beaucoup moins. Cela dit, tant que le système économique dépend du travail des hommes et consacre la majeure partie de sa production à rémunérer ses travailleurs, le système tient.
 
Toutefois, on assiste actuellement à l’automatisation de plus en plus rapide de nos processus de production. Sans être certain de rien, il est permis de penser que dans un avenir proche, une part de plus en plus importante de la production, y compris immatérielle, des sociétés humaines pourrait être le fait de robots ou de processus informatiques autonomes, auto-apprenants, et soumis à une supervision de plus en plus réduite de la part des hommes. Partant, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la productivité de la société pourrait se découpler du travail humain. Cela pose un problème inédit à l’État: la part de productivité dévolue aux salaires baissant au profit de la rémunération du capital, qui paie en définitive les robots et en encaisse les revenus, la base fiscale de l’État se réduirait drastiquement.
 
Il s’agit d’un problème parallèle à celui qui sous-tend le débat sur le revenu de base inconditionnel – le sujet en est le même: la possible raréfaction du travail humain au profit d’un travail effectué par des machines, provoquant la raréfaction des salaires, donc de la base fiscale de l’État. C’est dans ce cadre qu’on devrait envisager la «taxation des robots»: non pas, comme on l’entend souvent, pour protéger certains emplois d’un progrès technologique inéluctable, mais pour permettre à l’État de s’adapter à une baisse de la part de production consacrée aux salaires, et à une hausse correspondante de la part consacrée à la robotisation de l’économie – en somme, permettre à l’État d’adapter sa base fiscale à l’évolution du système productif en cours.
Bien entendu, rien de tout cela n’est sûr, et jusqu’à maintenant, aucune évolution technologique n’a rendu le travail humain obsolète. Reste qu’il n’est pas interdit de penser que les progrès actuels sont d’un autre ordre, de par l’avènement de machines apprenantes et capables d’initiative, et que ce futur d’une société productive, mais sans travail humain, est de l’ordre du possible.
 
Il serait sage de nous y préparer.
 

 

 

 

 

09/04/2017

C’est compliqué

BleuBlog.jpgDavantage qu’un tic de langage, l’expression «c’est compliqué» est l’argument derrière lequel on se retranche pour ne rien dire de soi.

- Tu fais quoi comme job?
- Euh, c’est assez compliqué…

- Ça va avec Norbert?
- Ben, en ce moment, c’est plutôt compliqué…

- Pourquoi t’as déménagé?
- Écoute, c’est un peu compliqué…

- Ça te tente d’aller prendre un café?
- J’aimerais vraiment beaucoup, mais ça va être compliqué…

- Tu penses pas que tu devrais faire un peu plus attention à toi?
- Si, si, mais tu comprends, c’est compliqué…

À en croire la fréquence de la dérobade, aujourd’hui, tout est compliqué. «C’est compliqué» légende désormais une rubrique du magazine en ligne Slate: «Une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires – dans toute leur complexité – et où une chroniqueuse répond.» Et puis «c’est compliqué» est aussi un des statuts «amoureux» éligibles sur Facebook, à côté de «célibataire», «en couple», «fiancé», «marié», «en union civile», «en concubinage», «en union libre», «séparé», «divorcé» et «veuf». Quand on serre d’un peu plus près les us et abus de l’expression, on se rend vite compte que ce n’est pas un tic de langage, mais une trace sonnante et dissonante d’une «démissionnite» aiguë et d’une lâcheté contagieuse.

De son état «jeune, riche et cultivé, malheureux, névrosé et seul», Fritz Zorn avait traqué la fourberie à la fin des années 1970 déjà, dans son autobiographie, «Mars», écrite après la découverte d’un cancer, et dénonçant une éducation «pasteurisée»: «Dans ma famille, lorsqu’il s’agissait de prendre parti, l’un des recours le plus en vogue c’était le «compliqué». «Compliqué» c’était le mot magique, le mot-clé qui permettait de mettre de côté tous les problèmes non résolus, excluant ainsi de notre monde intact tout ce qui était gênant et inharmonieux. (…) Il suffisait de découvrir qu’une chose était «compliquée» et déjà elle était tabou. On pouvait dire: Aha c’est drôlement compliqué; alors n’en parlons pas, laissons tomber.» Et Zorn de poursuivre: «Or les choses «compliquées», cela comportait presque tous les rapports humains, la politique, la religion, et naturellement, la sexualité. Je crois aujourd’hui que chez nous, tout ce qu’il peut y avoir d’intéressant, était «compliqué», si bien qu’on n’en parlait jamais. Si je cherche à présent à me rappeler de quoi nous pouvions bien parler à la maison, tout d’abord il ne me vient pas grand-chose à l’esprit; la nourriture, sans doute; le temps, probablement; l’école, naturellement et, bien entendu, la culture (même si c’était seulement la culture classique et celle des gens qui étaient déjà morts).»

«C’est compliqué» ne décrit rien, ne raconte rien, n’argumente rien. «C’est compliqué» censure, tronque, étouffe vulnérabilités, incertitudes et hystéries. «C’est compliqué» est la doublure couarde d’un «ça déborde». À la fin de sa vie, Fritz Zorn s’est déclaré «en état de guerre totale.»

Peu importe où nous en sommes dans la nôtre, déclarons-nous «en état de rupture punk»: dégommons la musique réduite au silence ou au bruit, déstabilisons le «normal» et le «comme il se doit»; réhabilitons la contradiction, les rugosités, les dérapages, disharmonies, cicatrices, cris, ratures et mots «crus». Ce n’est vraiment pas compliqué de comprendre qu’on peut être au chômage, se faire tromper, tromper, quitter, traîner des dettes ou des casseroles. Ce n’est vraiment pas compliqué de comprendre que l’on peut être «entre-deux», «à côté» ou «au bord». Ce qui est vraiment compliqué, c’est de survivre encagé dans des rapports humains stérilisés.

Ce n’est vraiment pas compliqué de comprendre qu’on peut être au chômage, se faire tromper, tromper, quitter, traîner des dettes ou des casseroles.

Stéphanie Pahud, Linguiste

02/04/2017

Vingt mille vieux sur les nerfs

001C063E_BAA7B2C7825EB7031CC61FD4402015F3.jpgIl y a quelques semaines, un professeur bâlois présenté comme «économiste de la santé» (tout un programme) proposait de limiter les coûts en refusant progressivement les soins à mesure qu’augmente l’âge des patients. Le critère de l’âge, expliquait-il, est objectif. À partir de 85 ans on coupera la pilule en deux, puis en quatre, et ainsi de suite jusqu’à ce que la pilule disparaisse, que disparaisse aussi le moribond qui a le mauvais goût de coller trop au monde, de vouloir vivre encore – qui a la sidérante prétention de se déplacer d’une pièce à l’autre ou de regarder par sa fenêtre le matin.

Cette solution light présente un double avantage: moralement, elle permet de faire valoir que «refuser certaines prestations» ne signifie pas «laisser mourir», moins encore «assassiner»; économiquement, elle permet d’éviter les coûts liés à des méthodes plus musclées. Pour ma part, je dois dire que je suis plutôt amateur de critères subjectifs: pour Philippe Jaccottet ou ma douce grand-mère, je veux bien toutes les hanches en plastique et les opérations croisées du genou; pour certaines faces de gland, dès 25 ans, je leur refuserais la moindre purge, la plus infime goutte de Bach.

Les prothèses de la hanche, tout particulièrement, semblent hanter notre professeur bâlois qui, sur «Mise au point», se lamente de l’augmentation rapide de leur nombre. Qu’à cela ne tienne! Le bonhomme n’est-il pas économiste? Qui plus est «de la santé»? Il n’aura, par conséquent, aucun mal à décider – statistiques en main – à partir de quel âge un homme n’a plus besoin de se déplacer; il pourra même, puisqu’il est lancé, décider à partir de quand un homme n’en a plus le droit.

La question ouverte par notre économiste peut choquer. Mais, depuis quelque temps, nos politiciens – toujours soucieux de limiter les coûts de la santé, puisque pouvant généralement s’offrir une assurance complémentaire – préparent le terrain. Le discours antivieux s’est durci. Les retraites s’éloignent sans cesse des travailleurs, si bien que dans dix ans il ne restera qu’une dizaine d’années où l’on pourra se prévaloir de ne plus travailler ET d’être couvert en cas de casse. À gauche, mais aussi à droite, on dénonce régulièrement ces «vieux mâles» qui s’accrochent à leur carrière politique (comme s’il était honteux d’avoir été plébiscité plusieurs fois par le peuple); on rit bruyamment de leurs rides, de leur calvitie, de leurs dents branlantes; on les croque en frigides, en rigides, en névrosés; décidément, ces «vieux mâles» ne sont plus dans le coup. En présentant l’âge comme critère potentiellement disqualifiant pour exercer un mandat politique, on habitue l’esprit à la prétendue inutilité des vieux; en parlant de «mâle», et non d’«homme», on insinue que les vieux sont plus proches du règne animal que de l’espèce humaine (ce qui permettra de les envoyer plus facilement à l’abattoir).

Où se situe la sénilité politique? À en croire les thuriféraires du jeunisme politique, autour de 50 ans. Où se situe l’âge au-delà duquel les soins ne sont plus souhaitables? Selon les économistes de la santé, autour de 85 ans. Ainsi, jeunes politiciens et économistes néolibéraux dessinent-ils pour l’être humain un itinéraire singulier: passé 50 ans, on ne compte plus; passé 85 ans, on se met à coûter. Si vous n’avez pas les moyens de vous payer une assurance complémentaire, on vous prie de dégager la scène. Un vieux, cela fait déjà mauvais genre… Mais un vieux pauvre, vous n’y pensez pas!

Quentin Mouron, Écrivain

All the posts