06/08/2017 09:24 | Lien permanent | Commentaires (0)

Pour un aménagement du territoire plus en prise avec le réel

Ver_1_of_DESSEMONTET_Pierre.jpgVers la fin du XIXe siècle, la Suisse, alors en pleine révolution industrielle, découvrait que ses ressources n’étaient pas infinies et qu’il s’agissait de les gérer: de cette époque datent les lois de protection des forêts, ou la création du Parc national en Engadine. Avec les Trente Glorieuses et une Suisse qui passait brusquement de quatre à six millions d’habitants, c’est tout le territoire qui est soudain apparu comme une ressource limitée. De là, les premières législations cantonales et fédérales sur l’aménagement du territoire, telles que nous les connaissons encore aujourd’hui.
 
Au sens strict, les outils de l’aménagement du territoire sont d’ordre juridique, et ses incontestables succès, comme la protection des sites naturels, ressortent de lois, de règlements et d’interdictions. Cela a toutefois contribué à installer une vision exclusivement légaliste de l’aménagement du territoire: pour résoudre un problème, il suffit de réglementer. De là une négligence de plus en plus marquée pour l’analyse et le diagnostic, c’est-à-dire pour la connaissance fine des territoires à aménager et la compréhension des phénomènes territoriaux contemporains – étalement urbain, suburbanisation, métropolisation, fuite des centres, retour vers les centres, gentrification, etc.
 
On a ainsi assisté au divorce entre l’analyse du développement territorial telle qu’elle s’exprime par exemple à travers ce que révèlent les données d’une part, l’action et la pratique de l’aménagement d’autre part. C’est là un trait caractéristique de toute la filière de formation, qui produit désormais des volées d’aménagistes n’ayant jamais touché à l’analyse territoriale, et qui se reposent à la place sur des concepts et théories – pour ne pas dire des modes – qui, c’est le moins qu’on puisse dire, n’ont pas toujours subi l’épreuve du réel.
 
Le bilan de cette négligence d’analyse du système territorial est lourd: se fixant des objectifs illusoires qu’il ne peut atteindre, l’aménagement n’est parvenu à anticiper aucune des grandes mutations spatiales de ces dernières décennies. Il n’a pas ralenti la consommation d’espace agricole; il n’a pas vu venir l’avènement des espaces métropolitains et ses conséquences, au premier rang desquelles l’explosion de toutes les mobilités; il ne parvient pas à empêcher l’engorgement progressif de nos réseaux, ni à imaginer une réorganisation efficace et crédible du patchwork territorial de la métropole.
 
Pendant ce temps le territoire évolue au gré de nos pratiques, et l’aménagement n’en peut mais. Le territoire est un système qui réunit habitat, emplois, zones d’activités, commerciales, de loisirs, et qui évolue avec une immense inertie, à l’image d’un paquebot: le mouvement est lent, parfois imperceptible, mais inexorable. L’expérience nous montre qu’il est vain de prétendre s’opposer frontalement aux grandes tendances du développement territorial. En revanche, la politique d’aménagement peut l’orienter et le faire évoluer dans la direction souhaitée – et même, ça n’est probablement que comme ça que l’aménagement a une chance d’avoir un impact durable sur nos territoires.
 
Mais, pour cela, encore faut-il comprendre comment fonctionne le paquebot, et où il va. C’est pourquoi il est essentiel de réintroduire le diagnostic analytique du territoire comme élément de l’aménagement du territoire. Ça tombe bien: grâce à l’informatisation de la société, jamais on n’a recueilli autant de données qu’aujourd’hui; grâce à l’open data, jamais non plus ces données n’ont été aussi disponibles; et, grâce au big data, jamais leur traitement n’a été rendu si aisé. Les conditions sont réunies pour un nouveau départ – encore faudra-t-il pour cela que la profession fasse preuve d’un peu d’humilité.
 
Pierre Dessemontet, Géographe, municipal, député, Yverdon-les-Bains

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