13/08/2017 09:50 | Lien permanent | Commentaires (0)

La Suisse existe. Mais ne se mélange pas

meuf.JPG«Se pourrait-il que les «bonnes vibrations» entre les membres d’une société se décrètent comme une loi? Peut-on artificiellement forcer ces derniers à entrer dans la danse? Le mélange peut-il être organisé?» Assurément pas, comme le démontre avec limpidité le philosophe Vincent Cespedes dans son essai «Mélangeons-nous - Enquête sur l’alchimie humaine» (Libella Maren Sell Éditeurs, 2006). Mais, s’il en fallait encore une, preuve en aura été le brasier déchaîné la veille du 1er Août par la conseillère nationale Ada Marra lorsqu’elle a lâché en pâture dans l’arène facebookéenne un laïus à l’incipit ravageur: «LA Suisse n’existe pas». Aucune malveillance n’est imputable à la socialiste vaudoise, qui, à raison d’ailleurs, a tenté de dégommer le fantasme d’une «essence suisse». «Essentialiser», selon la définition de Vincent Cespedes, c’est «appréhender une pluralité comme s’il s’agissait d’une entité homogène; comme si une même nature intrinsèque, un caractère commun et immuable s’y exprimait nécessairement. «La Femme», «l’Islam», «le Maghrébin», «le Juif», «le Noir», «le Français», «l’Homosexuel», «le Rasta», «le Gothique», «l’Immigré», «l’Anarchiste»…» La Suisse.
 
Ada Marra s’est sentie l’âme d’une dés-essen­tialiseuse et a vraisemblablement songé que l’utilisation de majuscules («LA Suisse») pour insister sur la portée sclérosante du déterminant suffirait à juguler les dérives interprétatives. Mal lui en a pris. Son tort est de ne pas avoir cherché une forme efficace dans laquelle partager son élan mélangeur afin de s’assurer de déverrouiller les imaginaires et non au contraire de renforcer des stéréotypes. Comme l’a rappelé «Le Matin Dimanche» le 6 août dernier, le dessinateur Ben avait déjà utilisé ce slogan en 1992 pour le pavillon suisse de l’Exposition universelle de Séville. Mais sa voix ne relevait pas de la même autorité, s’inscrivait dans une démarche artistique, et n’était pas exposée à l’immédiateté de retours plus reptiliens qu’argumentés. Ada Marra semble avoir cédé à une certaine spontanéité et a tissé un patchwork convoquant l’histoire, les histoires, les mythes nationaux, sa Suisse, notre Suisse, la beauté de la vie, et Dieu en prime au détour d’une interjection. La conseillère a, hélas, par-là déroulé le tapis rouge aux calomnies des extrémistes, affolés devant leur identité, supposée une et pure, menacée.
 
La Suisse existe: elle est un territoire historico-géographico-politiquement défini. Mais elle éclate en représentations hétérogènes que l’on peut d’autant moins mettre en conversation qu’elles se déclinent dans une diversité linguistique vertigineuse. Être Suisse n’est assurément pas un état naturel, mais relève d’un acte de pensée et d’incorporation. Ada Marra aurait eu intérêt, selon moi, à mettre en discours son rapport à la Suisse, pour le faire dialoguer avec d’autres rapports à la Suisse qui sont ceux d’individus ayant bien, comme elle l’a formulé, «des idées et des opinions différentes», «des combats et des orientations différentes», «des priorités et des soucis différents». En préférant cet énoncé de vérité générale, «LA Suisse n’existe pas», la socialiste a forcé le mélange, confisqué les voix singulières qui vivent chacune leur Suisse et malheureusement davantage crispé encore les réticences à l’hybridation. Se peut-il que les «bonnes vibrations» entre les habitants de la Suisse se décrètent comme une loi? Peut-on artificiellement forcer ces derniers à entrer dans la danse? Le mélange de la Suisse peut-il être organisé? Assurément pas.
 
Stéphanie Pahud
Linguiste

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