27/08/2017

Les faits sont têtus

0022CE90_27D28EF842746A80BCE456B0DE36BC45.jpgPrévoyance 2020 contient des mesures que nous réclamons de longue date et que jamais nous n’aurions pensé obtenir.

 

À mes amis qui s’opposent au projet de réforme des retraites soumis au vote le 24 septembre prochain, je dirais d’abord ceci: Prévoyance 2020 est un arbre aux multiples ramifications, qui pousse sur deux troncs et s’élance vers un ciel changeant. Compliqué à comprendre, compliqué à expliquer, technique, et donc vite victime des raccourcis et des slogans. Mais la mécanique complexe du projet ne doit pas nous faire oublier ceci: Prévoyance 2020 contient des mesures que nous réclamons de longue date et que jamais nous n’aurions pensé obtenir. Une augmentation des rentes AVS, un renforcement des cotisations au 2e pilier ainsi qu’un accès facilité aux retraites pour les temps partiels. Même l’augmentation de la retraite des femmes, seul vrai point noir de cette réforme, est compensée par des conditions qui demain, en cas de départ anticipé à 64 ans, seront identiques ou meilleures qu’elles ne le sont aujourd’hui.

Alors croire ou faire croire, dans ces circonstances, que le statu quo demeure souhaitable, ou viable, relève d’un déni de réalité. Car les faits, comme les convictions, sont têtus. D’une part, entre 1950 et 1960, les Suisses ont produit beaucoup d’enfants, 2,7 par femme en moyenne. Ces enfants sont devenus grands et parviennent bon an mal an à l’âge de la retraite. Cette période de flamme démographique fut de courte durée mais a de durables conséquences. Deuxième fait, indiscutable, l’espérance de vie s’allonge: en 2020, les femmes vivront en principe vingt-quatre belles années à partir de 65 ans, vingt-sept en 2060 tandis que les hommes en 2020 pourront bricoler, jouer aux cartes ou jardiner encore pendant vingt et un an après leurs 65 ans, pendant vingt-cinq ans en 2060.

Résultat: il y a soixante ans, six actifs travaillaient pour un retraité, dans vingt ans, ils ne seront plus que deux. Résultat, tant l’AVS que le deuxième pilier sont menacés de naufrage. Ce n’est qu’une question de temps. Sans mesure, le déficit de l’AVS pourrait atteindre 7 milliards en 2030.

On peut tourner les choses et les graphiques dans tous les sens, les faits s’imposent. Des faits qui racontent des histoires positives. Il est réjouissant de voir qu’il y a une deuxième vie après le travail! Et qu’elle est de plus en plus longue! Mais refuser de refinancer l’AVS et le deuxième pilier sous prétexte que l’on s’est toujours tiré d’affaire, c’est comme si, au sortir de l’été, on niait la fonte des glaciers. Et qu’en outre, on en confiait la pérennité aux barons du nucléaire.

Car celles et ceux qui prônent le refus de la réforme des retraites parce qu’ils préfèrent l’illusion du statu quo travaillent in fine à plébisciter toutes les mesures qu’ont tenté d’imposer le Parti radical libéral et l’UDC. Le cahier de doléances est donc connu et réitéré lors de la campagne: l’âge de référence de départ pour les femmes restera-t-il à 64 ans? Non. Le rendement obligatoire du deuxième pilier sera-t-il maintenu à son niveau actuel? Non. Le taux de TVA sera-t-il augmenté pour financer le fonds AVS? Oui. Les rentes AVS se bonifieront-elles de 10%? Non. L’âge de référence passera-t-il à 67 ans pour tout le monde? Oui, sans doute. Le montant des rentes sera-t-il réduit? Très vraisemblablement. L’indexation automatique supprimée? Pas impossible. Le financement de l’AVS consolidé? Non.

L’opiniâtreté des convictions se mesure d’abord à l’ambition des résultats. Prévoyance 2020 en est l’exemple. Ce n’est que par ce compromis, certes complexe, parfois inconfortable pour celles et ceux qui s’y sont engagés que nous garantissons qu’il y a toujours de la vie après le travail.

Celles et ceux qui prônent le refus de la réforme des retraites parce qu’ils préfèrent l’illusion du statu quo travaillent in fine à plébisciter toutes les mesures qu’ont tenté d’imposer le Parti radical libéral et l’UDC.

 

Géraldine Savary, Conseillère aux États (VD)

20/08/2017

Succession Burkhalter: l’affront fait au Tessin?

2017-08-20_101421.jpgMême si l’élection au Conseil fédéral du 20 septembre prochain n’est que partielle, les 246 parlementaires effectueront une subtile pesée de trois intérêts.


À un mois de l’échéance, quel contraste entre l’agitation du microcosme bernois et le calme de la Suisse profonde, sauf du Tessin, qui sent le succès à sa portée. La faute aux vacances d’été? Ou au fait que l’on sait d’expérience que le choix incombera aux seuls 246 parlementaires, et que tous les sondages et interventions externes n’y changeront rien, ou si peu? Dans notre système, la composition du gouvernement est une affaire de dosage entre les partis, les cantons, les langues et les sexes. Une alchimie savante, une mécanique de précision. À la fin, «…en général, les députés finissent par élire de bons ministres», relève l’éminent professeur Jean-François Aubert. Ce qui suppose encore que le pouvoir exécutif ne s’encombre pas de personnalités dominatrices. Mieux valent des magistrats solides dans leurs convictions démocratiques, acharnés à la tâche, que de prétendus visionnaires ou génies, susceptibles de menacer une collégialité déjà ébranlée par trop de communications particulières. Notre passé a connu de telles dérives, dommageables à la bonne conduite du pays. Dieu nous en garde à l’avenir!

Même si une élection partielle ne revêt pas le caractère décisif d’une élection générale, les 246 parlementaires effectuent la subtile pesée de trois intérêts d’inégale valeur: la représentation des partis, la représentation des sexes, la représentation des cantons et des langues.

Le premier point semble réglé: personne ne conteste ouvertement la nouvelle formule magique adoptée à l’automne 2015 suite aux élections à l’Assemblée fédérale. Singulier retournement de situation pour le sortant Didier Burkhalter et pour le PLR, qui ne revivra pas les affres de septembre 2009, quand le PDC, le PS et Les Verts, s’entendaient sur le candidat PDC, Urs Schwaller, pour faire barrage! Cinglant démenti aux prédictions hâtives sur la chute du «grand vieux parti» et sa relégation au rang de valet du nationalisme et de la finance!

Deux questions restent à trancher, dont celle, délicate, de la représentation des sexes. Ou des genres en langage branché. Or, même si une majorité du peuple et du Parlement n’entend pas forcer la parité dans les organes de l’État, la question demeure de l’égalité à terme. Qui oserait soutenir qu’un Conseil fédéral comprenant trois ou quatre femmes passerait pour une aberration?

Mais, en l’occurrence, la désignation de la Vaudoise Isabelle Moret, aux compétences reconnues, – femme de droite, la gauche n’ayant pas le monopole de la cause des femmes –, signifierait toutefois le refus de considérer un élément majeur: la représentation cantonale, puisqu’ainsi Vaud serait comblé avec deux sièges, à l’égal de Berne, plus que Zurich, plus encore que la Suisse orientale ou la Suisse centrale, réduites à de la modeste figuration. De la sorte, Vaud, Berne et Fribourg occuperaient 5 sièges sur 7! Dans ce contexte, le problème de la représentation régionale et culturelle se place naturellement au cœur du débat. Au sens de l’article 175 de la Constitution suisse, votée en 1999: «Les diverses régions et les communautés linguistiques doivent être équitablement représentées au Conseil fédéral.»

L’équilibre entre les cantons n’est-il pas la pierre de voûte de notre État fédéral? Alors, l’éviction de Genève, dont le rayonnement dépasse ses frontières, risque d’apparaître comme une gifle, – mais la candidature de Pierre Maudet reviendra un jour, victorieuse. Quant à l’échec d’Ignazio Cassis, il serait ressenti, après une longue attente, comme un affront par le Tessin et les vallées italiennes des Grisons. D’autant qu’un Conseil fédéral formé de quatre Alémaniques, de deux Romands et d’un Tessinois aurait du sens dans une Suisse au milieu de l’Europe.

Philippe Bender, Historien

13/08/2017

La Suisse existe. Mais ne se mélange pas

meuf.JPG«Se pourrait-il que les «bonnes vibrations» entre les membres d’une société se décrètent comme une loi? Peut-on artificiellement forcer ces derniers à entrer dans la danse? Le mélange peut-il être organisé?» Assurément pas, comme le démontre avec limpidité le philosophe Vincent Cespedes dans son essai «Mélangeons-nous - Enquête sur l’alchimie humaine» (Libella Maren Sell Éditeurs, 2006). Mais, s’il en fallait encore une, preuve en aura été le brasier déchaîné la veille du 1er Août par la conseillère nationale Ada Marra lorsqu’elle a lâché en pâture dans l’arène facebookéenne un laïus à l’incipit ravageur: «LA Suisse n’existe pas». Aucune malveillance n’est imputable à la socialiste vaudoise, qui, à raison d’ailleurs, a tenté de dégommer le fantasme d’une «essence suisse». «Essentialiser», selon la définition de Vincent Cespedes, c’est «appréhender une pluralité comme s’il s’agissait d’une entité homogène; comme si une même nature intrinsèque, un caractère commun et immuable s’y exprimait nécessairement. «La Femme», «l’Islam», «le Maghrébin», «le Juif», «le Noir», «le Français», «l’Homosexuel», «le Rasta», «le Gothique», «l’Immigré», «l’Anarchiste»…» La Suisse.
 
Ada Marra s’est sentie l’âme d’une dés-essen­tialiseuse et a vraisemblablement songé que l’utilisation de majuscules («LA Suisse») pour insister sur la portée sclérosante du déterminant suffirait à juguler les dérives interprétatives. Mal lui en a pris. Son tort est de ne pas avoir cherché une forme efficace dans laquelle partager son élan mélangeur afin de s’assurer de déverrouiller les imaginaires et non au contraire de renforcer des stéréotypes. Comme l’a rappelé «Le Matin Dimanche» le 6 août dernier, le dessinateur Ben avait déjà utilisé ce slogan en 1992 pour le pavillon suisse de l’Exposition universelle de Séville. Mais sa voix ne relevait pas de la même autorité, s’inscrivait dans une démarche artistique, et n’était pas exposée à l’immédiateté de retours plus reptiliens qu’argumentés. Ada Marra semble avoir cédé à une certaine spontanéité et a tissé un patchwork convoquant l’histoire, les histoires, les mythes nationaux, sa Suisse, notre Suisse, la beauté de la vie, et Dieu en prime au détour d’une interjection. La conseillère a, hélas, par-là déroulé le tapis rouge aux calomnies des extrémistes, affolés devant leur identité, supposée une et pure, menacée.
 
La Suisse existe: elle est un territoire historico-géographico-politiquement défini. Mais elle éclate en représentations hétérogènes que l’on peut d’autant moins mettre en conversation qu’elles se déclinent dans une diversité linguistique vertigineuse. Être Suisse n’est assurément pas un état naturel, mais relève d’un acte de pensée et d’incorporation. Ada Marra aurait eu intérêt, selon moi, à mettre en discours son rapport à la Suisse, pour le faire dialoguer avec d’autres rapports à la Suisse qui sont ceux d’individus ayant bien, comme elle l’a formulé, «des idées et des opinions différentes», «des combats et des orientations différentes», «des priorités et des soucis différents». En préférant cet énoncé de vérité générale, «LA Suisse n’existe pas», la socialiste a forcé le mélange, confisqué les voix singulières qui vivent chacune leur Suisse et malheureusement davantage crispé encore les réticences à l’hybridation. Se peut-il que les «bonnes vibrations» entre les habitants de la Suisse se décrètent comme une loi? Peut-on artificiellement forcer ces derniers à entrer dans la danse? Le mélange de la Suisse peut-il être organisé? Assurément pas.
 
Stéphanie Pahud
Linguiste

06/08/2017

Pour un aménagement du territoire plus en prise avec le réel

Ver_1_of_DESSEMONTET_Pierre.jpgVers la fin du XIXe siècle, la Suisse, alors en pleine révolution industrielle, découvrait que ses ressources n’étaient pas infinies et qu’il s’agissait de les gérer: de cette époque datent les lois de protection des forêts, ou la création du Parc national en Engadine. Avec les Trente Glorieuses et une Suisse qui passait brusquement de quatre à six millions d’habitants, c’est tout le territoire qui est soudain apparu comme une ressource limitée. De là, les premières législations cantonales et fédérales sur l’aménagement du territoire, telles que nous les connaissons encore aujourd’hui.
 
Au sens strict, les outils de l’aménagement du territoire sont d’ordre juridique, et ses incontestables succès, comme la protection des sites naturels, ressortent de lois, de règlements et d’interdictions. Cela a toutefois contribué à installer une vision exclusivement légaliste de l’aménagement du territoire: pour résoudre un problème, il suffit de réglementer. De là une négligence de plus en plus marquée pour l’analyse et le diagnostic, c’est-à-dire pour la connaissance fine des territoires à aménager et la compréhension des phénomènes territoriaux contemporains – étalement urbain, suburbanisation, métropolisation, fuite des centres, retour vers les centres, gentrification, etc.
 
On a ainsi assisté au divorce entre l’analyse du développement territorial telle qu’elle s’exprime par exemple à travers ce que révèlent les données d’une part, l’action et la pratique de l’aménagement d’autre part. C’est là un trait caractéristique de toute la filière de formation, qui produit désormais des volées d’aménagistes n’ayant jamais touché à l’analyse territoriale, et qui se reposent à la place sur des concepts et théories – pour ne pas dire des modes – qui, c’est le moins qu’on puisse dire, n’ont pas toujours subi l’épreuve du réel.
 
Le bilan de cette négligence d’analyse du système territorial est lourd: se fixant des objectifs illusoires qu’il ne peut atteindre, l’aménagement n’est parvenu à anticiper aucune des grandes mutations spatiales de ces dernières décennies. Il n’a pas ralenti la consommation d’espace agricole; il n’a pas vu venir l’avènement des espaces métropolitains et ses conséquences, au premier rang desquelles l’explosion de toutes les mobilités; il ne parvient pas à empêcher l’engorgement progressif de nos réseaux, ni à imaginer une réorganisation efficace et crédible du patchwork territorial de la métropole.
 
Pendant ce temps le territoire évolue au gré de nos pratiques, et l’aménagement n’en peut mais. Le territoire est un système qui réunit habitat, emplois, zones d’activités, commerciales, de loisirs, et qui évolue avec une immense inertie, à l’image d’un paquebot: le mouvement est lent, parfois imperceptible, mais inexorable. L’expérience nous montre qu’il est vain de prétendre s’opposer frontalement aux grandes tendances du développement territorial. En revanche, la politique d’aménagement peut l’orienter et le faire évoluer dans la direction souhaitée – et même, ça n’est probablement que comme ça que l’aménagement a une chance d’avoir un impact durable sur nos territoires.
 
Mais, pour cela, encore faut-il comprendre comment fonctionne le paquebot, et où il va. C’est pourquoi il est essentiel de réintroduire le diagnostic analytique du territoire comme élément de l’aménagement du territoire. Ça tombe bien: grâce à l’informatisation de la société, jamais on n’a recueilli autant de données qu’aujourd’hui; grâce à l’open data, jamais non plus ces données n’ont été aussi disponibles; et, grâce au big data, jamais leur traitement n’a été rendu si aisé. Les conditions sont réunies pour un nouveau départ – encore faudra-t-il pour cela que la profession fasse preuve d’un peu d’humilité.
 
Pierre Dessemontet, Géographe, municipal, député, Yverdon-les-Bains

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